Tout en Haut de l’Eau

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1 — Plongée en Altitude

Fosse du Japon, -9000 m, janvier 1638

Un nouveau craquement sourd résonne dans tout le corps de Centeotl et il panique pour de bon : “La pression est beaucoup trop faible ! Mon scaphandre est en train de se déchirer ! Au secours !”

Painal nage vivement à sa rencontre mais conserve son calme, les clics de sa voix fermes, graves et rassurants. “Tout va bien, mon garçon : le matériau travaille, c’est impressionnant mais parfaitement normal. Votre scaphandre ne va pas vous faire défaut.”

“Je le sens ! J’ai chaud ! Ma tête tourne ! J’ai du mal à respirer ! Il y a une fuite, j’en suis certain ! Je suis en train de décompresser !”

“Il fait en effet très chaud ici, et vous êtes surtout en train de paniquer. Calmez-vous et laissez-moi faire, je vous redescends au palier inférieur. Contentez-vous de bien plaquer vos branchies et de me lister à haute voix le début de la séquence des nombres premiers.”

Le jeune apprenti scande si vite qu’il entame déjà les quatre-cents lorsque son maitre finit de s’arrimer à lui. L’ordre lui semble absurde, tant il croit suffoquer, et il faut deux rappels fermes avant qu’il n’aplatisse enfin ses branchies contre son cou. Elles s’y collent sur sa couche de mucus neurotoxique et, contre toute attente, respirent mieux après un moment. Il se jure de ne jamais replonger en altitude : les Axolotls abyssaux ne sont pas faits pour un tel milieu !

Painal nage avec souplesse et douceur, rapide pour ses soixante-douze ans : c’est un scientifique de terrain, rompu à l’exploration extrême, et les jeunes adeptes des laboratoires qu’il chaperonne de temps à autre ont toujours du mal à le suivre. Il tourne Centeotl pour pouvoir braquer une lampe dans son casque, puis observe.

La face blanche à l’intérieur n’est qu’un masque de terreur, encore plus pathétique maintenant que ses petits yeux noirs et largement espacés clignent dans le rayon de lumière. Son ainé regrette de ne pas avoir remarqué plus tôt ses traits juvéniles : sa courte taille et sa minceur, sa tête ronde même pour un Axolotl, l’épaisseur de sa couche de mucus qui desquame aux entournures… Il devrait pourtant savoir comme les surdoués de l’Université Impériale peuvent tromper par leur précocité intellectuelle, et sont souvent envoyés au front bien trop tôt.

Il dirige la lampe plus bas et s’efforce d’apercevoir la poitrine du garçon par le cou du scaphandre. Les délicates volutes roses des intestins qu’il devine au travers du corps semi-transparent ne présentent aucun signe d’hémorragie, ce qui confirme le maintien de la pression. Le petit cœur emballé bat bien trop vite, mais rien de grave à son âge.

Quelque réconfort s’impose néanmoins. C’est heureusement une autre situation que l’expérience l’a préparé à gérer : il puise une grosse pièce d’or dans sa sacoche, qu’il agite devant le casque de Centeotl. “Vous vous êtes bien comporté, mon garçon. Il n’y a aucune honte à votre malaise lors d’une première sortie en altitude. Vous avez bien mérité un petit cadeau pour votre peine.”

“Qu’est-ce… qu’est-ce que c’est que cette chose, professeur ?”

“À vous de me le dire. Allez, prenez-la.”

Une main tremblante saisit l’objet et le fait tourner entre ses doigts, rendus énormes par les gantelets qui les protègent. “Cela ressemble à de l’or.” Sa curiosité attisée, sa voix chevrote déjà moins.

“En effet, de l’or pur et massif. Et donc ?”

Centeotl examine les fins motifs gravés, des symboles abstraits, le profil très détaillé d’une créature qu’il n’identifie pas, de délicates rainures régulières sur le pourtour. Il veut regarder de trop près et la pièce tape sur sa visière. “L’or… dit ‘fer ironique’ par les Anciens, est un métal inaltérable mais trop mou pour en forger ni armes ni outils nobles. Symbole des faiblesses et infirmités durables, il n’a pratiquement aucune valeur. Dès lors, pourquoi un tel travail de sculpture sur un matériau aussi pauvre ?”

“C’est bien ! Vous venez de trouver, félicitations !”

“Je ne comprends pas…”

“C’est pourtant la chose que tous les scientifiques recherchent, mon jeune ami : une énigme. Mon équipe en a trouvé des coffres entiers lors d’un relevé géologique, nous n’avons pas eu le temps de nous y attarder mais je parierais sur un rite magique d’anciens Glaucus superstitieux.”

“Ne… ne cherchons-nous pas au contraire des réponses, professeur ?”

“Les réponses, les techniques, les résultats ? Mais ce serait d’un ennui terrible ! Non, nous cherchons les questions. Les réponses ne sont que d’heureux accidents nous forçant à explorer toujours plus avant.”

“J’aurais aimé avoir la force d’explorer plus avant. Je suis déso…” La phrase s’éteint net alors qu’une immense ombre les survole, laissant le jeune Axolotl queue raide et yeux écarquillés.

Painal ne lance qu’un bref regard par-dessus son épaule : “Ah, des krakens. Ils sont nombreux à cette profondeur en cette saison et ce sont des bêtes très curieuses, mais ne vous alarmez pas : elles connaissent notre toxicité.”

“Il… est… magnifique !”

Le professeur ralentit et adoucit la lueur de sa lampe pour laisser l’animal les approcher. Un second suit bientôt, puis trois, puis dix. Muet d’émerveillement, Centeotl observe pendant de longues minutes le balai entrelacé des tentacules géants qui viennent l’effleurer chacun à leur tour, les murs de chair qui traversent l’obscurité en silence, son reflet furtif dans leurs yeux argentés de la taille de puits. Puis les animaux glissent au loin, et ne laissent derrière eux que de lents mais puissants tourbillons… qui éveillent les “particules” en suspension et transforment l’obscurité en un nuage de bioluminescence. Après les doux géants, il contemple la délicatesse minuscule et la diversité affairée d’animalcules cristallins.

Centeotl replongera.

2 — Chasse Hyperdimentionnelle

Fosse des Mariannes, -11 000 m, mai 1647

(9 ans plus tard)

Le Tombeau du Grand Dormeur est un ilot de calme au cœur de la cité. Centeotl, agonisant d’ennui, regarde avec envie les passants qui nagent au-dessus du périmètre de sécurité, les tours cyclopéennes hérissées de gargouilles et de titans difformes, les ondulations de la “mousse” d’algues sur ces statues : tout détail mérite sa considération.

Les sculptures l’ont distrait un temps, les premiers jours, mais il connait aujourd’hui par cœur leurs moindres tentacules et mandibules. Il les a chacune nommée et leur a inventé une taxonomie complexe. Il s’est ensuite rabattu sur l’architecture, a détaillé les artifices de perspective qui créent l’illusion de croisements impossibles et biscornus, admiré l’utilisation des jardins lumineux pour baigner l’espace d’une lueur blafarde et mystérieuse, cherché les réparations en briques de gabbros d’après la guerre. D’ici, il voit exactement vingt-deux-mille-cent-huit briques.

Les passants… Aaah, les passants, comme ils pourraient le passionner sans cette maudite distance de sécurité ! Tout proches, il y a des marchés, des artisans, des crieurs de rue. La vie. Mais les bâtiments lui bouchent la vue. Outre de trop rares taches dans la pénombre lointaine, il ne peut contempler que des gardes impériaux. Ils patrouillent, grands et sévères, très intimidants avec leurs armures et leurs longs tridents. Leur équipement, martelé à partir de concrétions métalliques, nait sombre, rugueux et veiné, puis prend un air encore plus organique et séculaire sous les attaques de l’eau et les réparati…

… Le militaire qu’il espionnait vient de s’apercevoir qu’on l’observait, et de lui décocher un regard aussi circonspect que glacial. Il détourne vite les yeux et se reconcentre sur la mousse. La mousse… la mousse… est verte. Molle. Présente, il faut hélas le reconnaitre, un capital de distraction somme toute assez rapidement épuisé. Touchant le fond du désespoir, il s’incline : il va devoir se résoudre à travailler.

“En plus, j’ai mal aux pieds…” Le petit courant qui rend la nage fatigante et, à l’usure, l’a forcé à rester sur le sol pendant des heures, n’améliore pas son humeur.

 

Tétraèdres, cubes, prismes droits, icosaèdres… La dalle blanchâtre est couverte de piles de cristaux noirs classés par formes et zones d’extraction. Toute la journée, des mineurs plongent dans les cinq trous percés à travers le feldspath et en remontent des sacs que d’autres ouvriers trient sur des tamis, puis pèsent pour en déduire des comptes. Il faut relever des proportions précises, d’où un tour de corvée pour les universitaires : les malheureux de garde notent, organisent et vérifient les chiffres, s’assurent du respect des protocoles et traitent les petits imprévus. Cette dernière mission est la seule qui offre parfois une trace de stimulation intellectuelle ; elle ne se présente que rarement.

“M’sieur professeur Centeotl ? J’m’escuse de vous déranger, c’est pour les têtes. On peut les bouger s’vous plait ?”

Centeotl sursaute et coule d’abord un regard en biais vers Oxomoco, l’autre scientifique du jour, pour s’assurer qu’elle n’a rien remarqué. Elle lui tourne le dos, à une cinquantaine de mètres, ne menaçant pas de lui contester sa proie ! L’ouverture ne durera pas, il la sait aussi avide de distraction que lui, alors il se retourne vers son visiteur plus brusquement qu’il l’aurait voulu.

Petit et trapu, un peu boueux, le mineur intimidé serre très fort les deux crânes de Glaucus coincés sous ses bras. “C’pour les cailloux, m’sieur professeur. Pasqu’on a p’us la place pour faire des piles. Alors si on pouvait… pousser su’l côté, voyez ? S’vous plait ?”

La joie et l’excitation de l’universitaire s’évaporent devant la catastrophe : un nouveau sur le chantier, particulièrement ignorant, vient de déplacer deux des offrandes qui maintiennent le Grand Dormeur en sommeil ! Il en faudrait bien plus pour déranger la sieste plurimillénaire, mais le malheureux risque de très graves ennuis avec les gardes s’ils s’en aperçoivent !

Il tend les mains en hâte, puis s’arrête, tétanisé, à mi-chemin. Son expression doit en dire long car le visage du mineur est de plus en plus effrayé. Lui aussi a ses problèmes avec les autorités, qui ont peu apprécié ses dernières recherches. Que risque-t-il s’il se fait prendre avec les crânes ?

Pas la mort, contrairement à un sans-grade au pédigrée jetable. Il n’y a qu’une voie juste, les mineurs se sont toujours montrés amicaux et respectueux envers lui. À sa grande honte, pourtant, il hésite, mais les yeux suppliants qui lui font face finissent par lui arracher un instant d’héroïsme. Il s’empare des ossements : “File ! Pas de questions !”

L’autre ne se le fait pas dire deux fois.

L’instant d’héroïsme est déjà passé, un moment de panique lui succède et il essaye de fourrer un premier crâne sous ses vêtements.

L’uniforme universitaire taille petit, sa chemise à carreaux d’algues tissées refuse de s’étirer, et le défunt homme-poisson possède de longs crocs effilés. “Aaaïe !”

“Qu’est-ce que tu fabriques ?” Oxomoco nage au-dessus de lui, pour découvrir atterrée ce qu’il arrache de son ventre. Ainsi que sa belle marque de dents toute fraiche.

“Je sauve un idiot ! Aaaah, saleté ! Ça fait mal !” Une grande carte du site lui tombe en pleine figure. “Eh ! Qu’est-ce que…”

“Moi aussi, je sauve un idiot. Couvre-toi vite !”

 

Oxomoco aime la compétition féroce et est dotée d’aptitudes relationnelles confinant à l’autisme, seuls ses collègues aux QI les plus élevés parviennent à la supporter. Voire à l’apprécier, car dès qu’un de ses rares amis a besoin d’aide elle s’implique immédiatement sans poser de questions. Ce soutien fidèle n’exclut pas de râler : “Tu me fais porter des sacs de mine, c’est indigne de mon rang ! Ma mère serait consternée si elle me voyait, quelle honte !”

“C’était ton idée.” La carte n’a été qu’une couverture temporaire, avant de fourrer chaque crâne dans un sac de cailloux. Un lourd sac de cailloux : ils contenaient trop de données importantes pour être vidés, chaque Axolotl traine donc péniblement le sien. L’eau trouble, mi-rassurante, mi-inquiétante, leur offre autant de chances d’échapper à la vigilance des gardes que d’être pris avant d’avoir remis les ossements à leur place.

Elle hausse les épaules. “Il fallait bien les cacher, puisque tu as renvoyé ton mineur sans penser à lui demander de quelle pile ils provenaient. Tu me fais perdre mon temps, tu sais ?”

“N’exagère pas, tu ne vas pas me faire croire, à moi, que tu tiens à chacune de tes secondes ici !”

“Nous sommes notés pour ça, Centeotl !” Ses branchies frétillent d’exaspération.

Son ami sait combien elle tient à sa moyenne, il laisse ses propres appendices retomber piteusement le long de ses joues : “Écoute, je suis désolé, vraiment. J’ai paniqué et je n’ai pas réfléchi. J’apprécie beaucoup ton aide.”

Elle se retourne et l’examine d’un air suspicieux, à la recherche de la moindre trace d’ironie — un des rares exercices dans lequel elle n’excelle pas —, avant de se détendre un peu. “À l’avenir, il serait bon que tu réserves ta panique pour des moments moins délicats.”

“Ce n’est pas comme ça que la panique fonctionne.”

“C’est comme ça qu’elle devrait fonctionner, mon approche est plus optimale. Quoi qu’il en soit : nouveau mineur, pas très malin, peu formé ; le contremaitre l’assigne à un puits jeune, un des plus stables, où il y a le moins de dangers le temps qu’il fasse ses preuves…”

“Le quatre ou le cinq…”

“Puits qui a beaucoup produit ces temps-ci pour que sa zone de triage soit encombrée.”

“Le quatre !”

“Son chef est donc soit Tloque, soit Ixtliton.”

“Tloque est une vraie mère poulpe, il lui aurait dit qu’il ne devait pas toucher les crânes.”

“Ixtliton, alors. Il reçoit donc son ordre au stand du chef B4. Il cherche à qui demander l’autorisation.” Elle plisse les yeux, contrariée. “J’étais la plus proche ! Pourquoi toi ?”

“Tu les intimides.”

“Stupide ! Nous partageons le même grade ! Il n’y a aucune raison valide d’être moins intimidé par toi que par moi ! Quel idiot !”

Centeotl n’insiste pas. “… ou bien, je ne sais pas, tu avais l’air très occupée à ce moment-là…”

“Krrrr ! Admettons. Nous avons l’origine et la destination. Personne ne l’a empêché de ramasser ses crânes, donc cela a dû se produire dans un des nuages de boue près des puits, ou derrière une pile : un endroit sans visibilité. Les possibilités ne sont pas si nombreuses.”

“Brillant !”

“Je sais.”

 

Dans le nuage de boue, la pile d’os grimaçants semble noire. Les Glaucus morts sont hideux, avec leurs orbites démesurées et leurs crânes à crête cartilagineuse, et les tridents plantés au sol pour soutenir le tout rappellent leur fin violente.

Cette vision rassérène pourtant les deux complices, bienheureux de s’être débarrassés du contenu de leurs sacs sans se faire prendre.

Oxomoco, peu contemplative, se lasse vite : “Je vais y aller. Mais tu me dois un service !”

“Tout ce que tu voudras.”

“Retrouve-moi ce soir, alors. Je te montrerai des tables.”

 

Après une demi-journée à marcher sur de la roche plate, c’est un soulagement pour les pieds comme pour l’esprit de “voler” souplement entre les tours, d’être allongés et d’onduler, de suivre ou esquiver les bancs d’ouvriers qui sortent du travail et profitent joyeusement, sur le chemin, des crieurs de sandwichs et d’alcool d’anémone. L’eau se teinte de mille gouts, qui apparaissent au fur et à mesure que passe celui de la poussière de mine.

Surtout, c’est le bruit et l’activité qui font un bien fou à Centeotl. À chaque fois qu’il revient du Tombeau, une bousculade ou une file d’attente lui deviennent, pour un moment, des plaisirs. Comble de la félicité, il tient dans une main un cornet rempli de gros vers de vase particulièrement délicieux. Ils ont une délicate saveur soufrée cette année et son marchand préféré les assaisonne comme personne !

Oxomoco vit les choses différemment. Peu adepte des contacts physiques et des foules en général, elle se montre encore plus nerveuse après ses corvées de comptage et envoie des rafales de clics et des coups de queue peu amènes à quiconque frôle sa bulle personnelle.

Elle n’a presque pas touché ses vers, qui vont bientôt mourir des toxines déposées par ses doigts.

“Allez, mange un peu pendant que c’est grouillant ! Au fait, tu as pensé à te nourrir aujourd’hui ?”

“Bah, pas d’humeur… je les mangerai plus tard.”

“Oh ? Tu es préoccupée à ce point-là ?”

“Tu vas comprendre.” Ils s’insinuent dans un interstice et plongent le long d’un puits d’habitation en sous-sol. Des gamins jouent à laisser tomber des cailloux sur des méduses luminescentes, ce qui énerve encore plus la chercheuse fatiguée. “Arrêtez d’abimer les éclairages, bande de petits voyous !”

Ils fuient à toute queue et Centeotl se retient de rire. “Tu es dure, ils ne sont pas bien méchants. Tout le monde a fait pareil à leur âge.” Il salue concierge et voisins en passant, avec lesquels il a noué une relation plus chaleureuse qu’elle malgré la rareté de leurs rencontres : il habite un autre quartier.

Exaspérée, elle ouvre enfin son cube et va se détendre à l’intérieur. La connaissant, son ami patiente en silence à la porte le temps qu’elle puisse récupérer. Il sait que cela peut prendre quelques minutes. Une jeune lamproie surexcitée avec un collier à clochettes vient lui quémander des caresses ; il doit la repousser un peu pour qu’elle ne se frotte pas contre son mucus, mais lui accorde volontiers quelques gratouilles du bout de son stylo favori.

“Je vais mieux, rentre !”

 

Tétraèdres, cubes, prismes droits, icosaèdres… Centeotl grogne à la vue des papiers qu’elle secoue devant son visage. “Attends, attends… y a-t-il un endroit où me poser sans mettre de la nourriture périmée sur mes habits ?” L’appartement ressemble à un champ de bataille : ses parois encombrées sont normales, l’architecture intérieure axolotl ne connaissant pas les distinctions haut et bas ni plafond, sol et murs… par contre, la quantité de débris flottants et leur état de décomposition trahissent le peu d’intérêt qu’Oxomoco, si ordonnée lorsqu’il s’agit de science, accorde aux trivialités du logis.

Elle bâcle un nettoyage sommaire, jetant tout ce qu’elle peut par la porte dans le plus grand mépris des gens dehors et de la salubrité des étages inférieurs. L’odeur persiste. “C’est mieux ?”

“Mmoui… bon… montre-moi tes chiffres.” Devant les colonnes de statistiques, Centeotl grimace. Le problème lui saute aux yeux : “La densité de probabilité du compte d’arêtes est trop plate, et la moyenne de celui des faces trop élevée pour des tesseracts… mais pas au point de coller avec des penteracts non plus. Embêtant ! Tu es sure de tes relevés ?”

“J’ai tout vérifié dix fois, tu penses bien !”

“Embêtant…” Il réfléchit un moment : le Grand Dormeur n’a toujours pas été trouvé, malgré le travail acharné des mineurs, à cause de sa perturbation géométrique. Il se cache dans un repli d’espace à haute dimensionnalité, ou quelque chose d’approchant. Leurs connaissances sur ce phénomène restent balbutiantes, mais d’après les observations faites sur d’autres Dormeurs dans le passé, ils gisent dans des carrières de cristaux hypercubiques.

Déterminer le nombre de dimensions de ces cristaux est la base qui permet de calculer la structure cachée de “l’espace surnuméraire”, pour un jour en trouver l’entrée. Hélas, vu de leur référentiel, un hypercube prend la forme de différents solides — selon son orientation — dont beaucoup sont partagés par plusieurs familles. L’analyse statistique seule les différencie, lorsqu’on réunit assez d’échantillons, par la probabilité caractéristique de leurs aspects. Du moins, en théorie, elle devrait… aujourd’hui, les mathématiques trahissent cruellement Oxomoco. On est toujours blessé par ceux qu’on aime.

Centeotl domine la plupart des autres scientifiques par sa maitrise de la géométrie, les chiffres prennent vite des formes dans sa tête : “Un pavage polyédrique irrégulier… une cristallisation perturbée par le travail mécanique et des impuretés, créant une compétition entre…”

Elle l’interrompt, tellement furieuse que sa voix monte d’une octave : “En trois dimensions ? Tu me parles de trois dimensions ?”

“Euh… oui, c’est ce qui fonctionne le mieux. Imagine que les sommets d’un…”

“Ça ne peut pas être en trois dimensions, sacrepère ! Il y a longtemps qu’on aurait trouvé le Dormeur juste en creusant nos trous si c’était si simple !”

Il hésite un long moment, passe la langue sur ses dents rondes avec gêne, puis tente doucement : “Et si… les faits nous disaient qu’il n’y a pas de Dormeur à trouver ici ?”

“Centeotl ! Arrête de blasphémer ! Tu m’avais promis de m’aider ! Ce ne sont pas des choses à dire !”

“J’entends bien, mais les faits…”

“Arrête ! Nos ancêtres ont fait la guerre pour prendre cette cité aux Glaucus et les empêcher de réveiller leur Dormeur !”

“Je sais, mais…”

“Pour protéger le monde de la folie et de la destruction !”

“Je…”

“L’autorité de l’Empereur est basée sur cette mission sacrée !”

“Je sais, mais…”

“Tu sais, tu sais, mais tu viens me dire ça ? À ton avis, comment réagirait le palais s’ils t’entendaient ? Tu penses que les militaires apprécieraient ?”

“…”

“Et les trois autres Dormeurs ? Les trois autres cités et les trois autres Empereurs, qui eux ont trouvé et détruit leurs dieux anciens, ils ne comptent pas ? Tu les expliques comment ?”

La queue entre les jambes, il mâchonne sa lèvre inférieure. Il y a un long silence, mais il finit par énoncer sa théorie car il se pourrait qu’un jour futur ils aient à agir en fonction d’elle. Oxomoco doit savoir et être préparée : “Peut-être que… leurs scientifiques aussi se sont trouvés bien embarrassés, n’ont pas réussi à dire en face à leurs Empereurs qu’ils s’étaient fourvoyés si longtemps en croyant aux légendes des Glaucus. Je veux dire, détruire aux explosifs une poche d’espace invisible… ” Il brosse un débris imaginaire hors de ses branchies avant de trouver la force de conclure : “Nous pourrions simuler ça assez facilement…”

Consternée, elle se choisit un nouveau “sol” et bascule d’un coup de queue — l’équivalent à peine atténué, en langage axolotl, de tourner abruptement le dos à son interlocuteur. Il lui reste un dernier angle d’approche : “Je… j’en ai besoin de cette bonne évaluation. Pour ma bourse, pour mes recherches.” Sa voix reprend de la force. “Et toi aussi ! Toujours fourré dans tes expéditions nordiques ! Tu pars encore la semaine prochaine, non ? Tu dois donc savoir comme c’est difficile d’obtenir les financements ! Tu as eu de la chance cette fois, mais qu’arrivera-t-il demain si on continue à piétiner sur le cas du Dormeur ?”

“Ah… je… je te présente mes excuses. Je dois être… perturbé par sa présence. À force de passer trop de temps au Tombeau. C’est… un effet connu.”

“Oui. Perturbé. Mais tu vas mieux, maintenant ?”

“Je pense.” Il ferme les yeux et se concentre, se forçant à chasser les images de cristaux de son esprit. “… des hypercubes mais avec une boucle dimensionnelle : les bords joints fausseraient les comptes. Une topologie hypersphérique… mmmnon, plutôt hypertoroïdale.” Cette idée-là s’emboite nettement moins bien dans sa tête, surtout en ignorant une solution plus simple et élégante. Il avale une grande gorgée d’eau, puis avec toute l’assurance possible : “Tes cailloux sont des… rhododiaractes.”

“Tu viens d’inventer ce mot, n’est-ce pas ?”

“Oui, mais tu peux me le voler.”

3 — Diner Impérial

Septembre 1648

(1 an plus tard)

Centeotl a trop chaud et de plus en plus de mal à respirer. D’une main tremblante, il aplatit ses branchies sur son cou. “Un-trois-cinq-sept-onze-…” Les gardes de la porte le regardent avec curiosité, alors il poursuit dans sa tête en leur retournant un sourire crispé.

Il se sent nu dans le pagne rituel du visiteur, gage de son honnêteté, supposé exposer son corps et donc ses sentiments. On raconte que les conseillers impériaux maîtrisent un art consommé de la lecture du moindre indice… or, n’importe quel amateur pourrait voir ses intestins serrés et les tics nerveux de sa vessie natatoire. Horriblement embarrassé, il s’interroge sur le protocole à suivre en cas d’indisposition pressante ; lui reste-t-il le temps pour un rapide saut aux cabinets ?

Le vide de l’immense salle, toute en hauteur, l’écrase. Ainsi que le silence. Le basalte est dur et glacé sous ses orteils mais un valet lui a interdit de nager : le visiteur fait preuve d’humilité, le visiteur reste en bas. Car dans le palais, au contraire des bâtiments axolotls normaux, il existe un bas et un haut.

 

De l’autre côté de la porte, les conseillers explorent les objets confisqués à l’expédition avec divers degrés de curiosité, de dégout ou de surprise : de l’or, en grande quantité et absurdement ouvragé — on y a même gâché de belles pierres précieuses en insertions —, des morceaux de poterie aux formes exotiques, de nombreux accessoires et outils dont beaucoup qu’ils ne savent identifier, quelques mollusques et crustacés dans des bocaux…

Leur principal centre d’intérêt est un squelette mystérieux. Axolotlmorphe, moins la queue, on dirait un Glaucus anormal. Le crâne est plus gros et rond, avec une dentition moins imposante et plusieurs formes de dents ; chaque os complètement opaque, disgracieux car massif ; la cage thoracique très large et les membres trop longs. L’animal pathétique doit avoir grand-peine à nager !

Mezitl, Grand Général de son état, lève les yeux pour apercevoir l’Empereur, flottant jambes croisées dans la pénombre. Si sa couronne noire et la distance interdisent toute lecture des veines de son cerveau, les oscillations de sa queue parlent à qui le connaît assez : il rumine, sombre et tendu. Le militaire n’est pas surpris, comme lui Xochcua a été forgé sur le terrain et il sait reconnaitre un malade difforme d’une créature monstrueuse mais symétrique et ordonnée dans son étrangeté. Comme lui, il sait qu’une race compte généralement plus d’un membre. Un vivier de Glaucus leur aurait-il échappé pendant la guerre ?

 

“Ils vont vous recevoir.” Le valet disparaît aussi discrètement qu’il était réapparu. Tétanisé, Centeotl regarde la porte s’ouvrir lentement, puis se force à rentrer. Les serviteurs de l’intérieur le guident vers le centre et secouent des vasques d’algues fluorescentes pour les activer, ils les posent ensuite au sol tout autour du chercheur.

Aveuglé par la lueur verte, le malheureux ne sait même plus vers où il doit s’incliner pour saluer. Il exécute une prosternation pataude.

“Sur votre droite, professeur,” lui souffle une voix charitable.

Il recommence dans la bonne direction. Ses yeux s’accoutument un peu, et il devine plus loin les précieux trésors qu’il a mis si longtemps à traquer : la suite de l’énigme gravée dans l’or d’une vieille pièce. Mais nulle trace des conseillers ni de l’Empereur. Il n’ose pas demander. On claque des doigts pour attirer son attention et il lève la tête.

Il trouve enfin les nobles en parures extravagantes, au moins cinq mètres au-dessus de lui, en ligne de chaque côté, qui le scrutent dans son cercle de lumière. Certains utilisent de petites longues-vues, malgré la faible distance. Plus haut encore, à peine visible, l’Empereur. Le père de toute la cité… au sens propre comme au sens figuré pour les dernières générations.

L’un des conseillers commence le procès : “Alors, professeur, comment se sont passées vos recherches sur…” Il marque une pause le temps de vérifier le titre d’un papier. La panique de Centeotl empire lorsqu’il réalise qu’ils ont lu ses notes ! “La détermination des dimensions du monde par relevés topographiques de sa courbure ?”

“Je… euh… pas immédiatement concluantes, Monseigneur.”

“Quel dommage ! Eh bien, décrivez-nous déjà ce que vous avez.”

Il lève machinalement la main à son col pour le desserrer avant de se rappeler qu’il ne porte qu’un pagne. “Pou… pourrais-je avoir un tableau, Monseigneur ?”

“Il vous est permis de dessiner sur le sol.” On lui lance un bâtonnet de glaise à tracer, qui lui semble mettre un temps infini à descendre.

Il s’agenouille et esquisse un grand cercle. “Voici. Comme précisé dans les Écritures, le monde est une bulle d’eau exsudée du plein cosmique lors du refroidissement de sa roche. Nous le supposions donc sphérique, et en déterminer la concavité aurait dû nous permettre de calculer sa taille.” Il se lance dans un tracé pour leur expliquer le procédé de mesure.

“Passons le cours de géométrie, professeur. Soumettez-nous vos résultats.”

“Il… il semble…” Le bâtonnet qu’il malaxait entre ses doigts casse. “Il semble convexe, Monseigneur.”

“Convexe ?”

“Mais j’ai une théorie pour expliquer cette incongruité d’une façon compatible avec les écritures, Monseigneur !”

“Nous vous écoutons…”

Il ramasse une moitié de sa glaise et la tapote dans son cercle pour créer de petits points. “L’eau est chargée en gaz dissouts, qui tendent à s’en séparer lorsque la pression diminue et à se mouvoir vers le haut.” Il coupe d’une ligne le sommet de son schéma. “Il est donc plausible qu’il soit apparu une poche sans eau au-dessus de nous, laquelle possèderait des propriétés de transmission thermique différentes et créerait des dynamiques de surface… propres à déformer le bord du monde.”

“Le monde, dites-vous, ne serait donc pas rond ?”

“P-pas… pas aussi rond que nous le pensions, Monseigneur. Mais très rond néanmoins ! Enfin, pas tout à fait plat… Les Écritures détaillent peu la forme qu’il nous faut démontrer !”

“Des hypothèses bien nébuleuses, professeur. Possédez-vous la moindre preuve pour étayer vos élucubrations ?”

“Oui ! Je…” Il pointe frénétiquement le squelette. “Nous avons aussi découvert des créatures, dont la physiologie indique clairement une adaptation à la vie surmarine !” Oubliant le protocole, il trotte hors du cercle pour ramasser des morceaux de poterie : “Je dirais même plus, Monseigneur ! De la vie surmarine intelligente ! Les possibilités de recherche me donnent le vertige !”

“Silence ! Reposez ceci et retournez à votre place, professeur !”

Ramené à la réalité de sa situation, il rougit et rejoint son cercle au plus vite. “Je suis dé…”

“Les Écritures ne mentionnent nulle part l’éventualité même d’une vie non issue de la Mer nourricière ! Abjurez immédiatement !”

“Mais les faits…”

“Les faits sont faillibles, Centeotl ! Les Écritures, non !”

C’est trop de merveilleuses questions qu’il faudrait abandonner, le chercheur préfèrerait encore s’arracher le cœur ! Ces vieux conseillers bornés, avec leur vision étriquée des textes sacrés, sont aveugles et sourds !

Il lève les bras au ciel et crie son désespoir : “Père ! Je respecte fidèlement la Voie, je vous le jure ! Pitié, ne les laissez pas enterrer la beauté du monde !”

“Il suffit ! Votre conduite est inqualif…” Le conseiller se tait, abasourdi, lorsque l’Empereur descend avec grâce et légèreté jusqu’à frôler le sol.

 

Centeotl réalise qu’il vient d’apostropher l’Empereur en personne et se recroqueville de peur.

Le noble visage de Xochcua, à sa grande surprise, ne reflète aucune colère… et se voile même d’une pointe de tristesse à sa réaction. “Tu n’as pas à trembler devant moi, fils.” Il tend la main pour la poser tendrement sur le front du chercheur.

Les puissants neurotoxiques impériaux se mêlent au mucus de ce dernier, qui sent ses jambes se dérober sous lui, son champ de vision s’étrécir, et son cœur trop ralentir pour maintenir la violence de ses émotions.

“Centeotl, tu es l’un de mes enfants les plus doués. Depuis ta naissance, j’ai pris soin de ton éducation, investi en toi. Je crois en toi et je t’aime, fils. Ne juge pas trop durement mes conseillers, leur sévérité cache leur bienveillance.”

“Mais père…”

“Quel est le devoir premier de l’Empereur, fils ?”

“Protéger ses enfants.”

“Précisément. C’est un devoir souvent douloureux, car ce monde est dur et qu’il me faut être dur en retour pour bâtir la muraille qui ceint la cité. Parfois, je dois mettre à rude contribution ceux que j’aime pour le bien de tous. Comme avec toi, fils. La juste Voie me lacère le cœur… mais c’est la juste Voie.”

“Je ne comprends pas, père, que m’avez-vous infligé ?”

“Je t’ai trop exposé au Dormeur.” Il fait quelques signes à un serviteur et on lui apporte le crâne de la créature surmarine. Pendant ce temps, à un rythme qu’il connait très précisément, ses toxines continuent à se diffuser et à agir. “Regarde mieux, mon enfant : où vois-tu la beauté ?”

Centeotl frissonne devant l’os brandi vers son visage, qui lui inspire pour la première fois de la révulsion. Il hoquette un peu de bile et rampe en arrière, se perds dans les orbites vides et maléfiques, devine le ricanement de la bouche déformée et vicieuse. La chose impure lui inflige un malaise intolérable.

“Oui, fils. Il est monstrueux. Tout comme le monde que tu me décris : imagine ta vision ! Un désert sec dénué de vie, la désolation absurde du vide !”

Le chercheur subit ses premières convulsions, et vomit plus de bile qui lui brûle le visage et la gorge. L’empereur jette le crâne de côté et des serviteurs viennent porter secours au malade avec des fioles d’antidote.

“Le Dormeur t’a souillé, fils. Ton âme, effleurée par la folie, te joue des tours et tu t’égares loin du Chemin. Il n’est pas trop tard pour le retrouver, et je vais t’y aider. Sache que ceci est un remède, pas une punition : je t’interdis de fouiller la vase du nord, de retourner au Tombeau, et je confisque ces choses que tu as rapportées.”

Centeotl bave, épuisé, partiellement soulagé par les élixirs qu’on termine de lui administrer mais toujours fiévreux. Et désespéré. “Père… Ai-je eu tort d’être trop curieux ?”

“T’y aurais-je encouragé si c’était mal, mon enfant ? Le Dormeur te frappe dans la beauté de ton esprit car c’est la chose que tu chéris le plus. Mais elle reste beauté et jamais je ne voudrais te l’enlever : juste te rappeler, Centeotl, que toute obsession peut un jour te dévorer si tu ne la contrôles pas. Pratique ta science, avec discipline. Suis et sers les Écritures. Ne t’égare plus, mais continue !”

“Oui, père…”

“Et maintenant, abjure.”

 

On a emmené Centeotl et les dernières pièces confisquées sont chargées dans des coffres par des valets. La salle demeure silencieuse, attendant que l’Empereur termine sa méditation.

Il rouvre finalement les yeux : “Je suis très préoccupé. Dans notre impatience à tuer le Dormeur, nous avons baissé notre garde… Milintoc ?”

Le conseiller logisticien se redresse. Préparé à être interrogé, il ne marque pas une seconde d’hésitation : “Les tours des universitaires au Tombeau ont été choisis par eux dans un souci de simplicité ; moyennant l’attribution d’un fonctionnaire pour les réorganiser, un meilleur contrôle de leur exposition est possible. Une grande partie du travail peut aussi être effectuée hors site, et les cristaux déjà comptés stockés dans des lieux isolés. Toutes ces mesures peuvent être mises en place d’ici demain, sans ralentir les recherches. Pendant ce temps, je pratiquerai une étude plus approfondie pour vous soumettre d’autres améliorations.”

“Bien. Mezitl ?”

Le grand général aime moins les longs discours que son collègue, et se permet plus volontiers la simplicité : “Je vais étudier ce squelette.”

“Bien. Vous veillerez aussi sur Centeotl, en douceur.” La suite demande un effort à l’empereur, qui s’accorde une brève pause : l’incident de ce soir n’était pas isolé, trop d’intellectuels ont égaré leurs esprits vers l’hérésie ces dernières années. Une perversion chaotique de la vigueur de sa population… comme une maladie. La pénible éventualité de causes autres qu’environnementales ne peut être ignorée. “… Coatlicue.”

La généticienne ajuste ses lunettes, pour la troisième fois en moins d’une minute, consciente de ce qui se joue dans l’esprit de son souverain. “Le génomarium impérial contient en ce jour vingt-cinq ovules de la mère du professeur Centeotl, ainsi que cinq œufs fécondés par vous il y a neuf semaines, dans le cadre du renouveau des castes scientifiques.”

Le cœur de père du suzerain se serre, il a donc fallu qu’il y ait des œufs. Pour la sécurité des générations futures, il ne peut prendre le risque qu’ils soient corrompus… penser à ses enfants comme à de possibles vecteurs d’infection le déchire et il remplit tout son estomac d’eau pour se refroidir et s’endurcir. Le sacrifice doit advenir, mais qu’au moins il soit digne, purificateur. Qu’au moins il ne témoigne pas d’un rejet des petits :

“Qu’on me les serve tous au diner.”

4 — Intrépides Surfacenautes

Novembre 1648

(2 mois plus tard)

Oxomoco joue avec la pièce d’or et regarde ses stagiaires s’acharner sur la porte de la remise. Le buste du père fondateur de la cité s’abat en rythme sur la serrure tandis qu’ils hurlent une cacophonie sans queue ni tête.

Le pêne commençant à céder, elle range l’antiquité dans sa poche. “Plus stochastiques, les chants.”

Un des jeunes Axolotls doute : “Professeure, le gardien ne va pas croire longtemps à votre chorale contemporaine !”

“Le gardien croira tout ce que je voudrai, numéro sept, je l’ai assez soudoyé pour ça.”

“Moi c’est numéro quatre… tant qu’à refuser de retenir nos noms vous pourriez au moins…”

“Non pertinent, numéro sept. Restez concentré sur l’exercice.”

Le véritable étudiant sept donne le coup final et la porte s’entrouvre dans une bouffée d’eau renfermée. Il se retourne avant d’aller plus loin : “Dans ce cas, pourquoi nous faire chanter ?”

“Parce que j’aime les arts. Bien, suite du TP : vous me sortez toutes les caisses étiquetées Centeotl.”

“Euh… Le TP portait bien sur les rhododiaractes ? Quel rapport ?”

Un large sourire lui échappe. Un enfumage aussi culotté que ce qu’ils sont en train de perpétrer a tout à voir avec les penteracts hypertoroïdaux, mais la leçon sur l’art d’exploser ce qui n’existe pas attendra qu’ils murissent. “Tu es le numéro combien, déjà, toi ?”

“Je ne sais plus ! Vous me changez tout le temps !”

“Dommage, tu venais de gagner un point sur ta note pour : pose trop de questions.”

 

“Oooooh… ce truc doit dater d’avant la guerre, mais les mécaniques sont magnifiques !” L’étudiante joue avec le gantelet du scaphandre, impressionnée par la finition de ses articulations.

Un autre tape sur l’épais poitrail, moulé dans une sorte de caoutchouc renforcé de cercles métalliques, pour en écouter le son. “Je n’ai jamais vu une combinaison de ce genre.”

“Peu de personnes en possèdent,” explique Oxomoco. “C’est un scaphandre de plongée en altitude. Ils se portent avec un grain de folie et beaucoup de passion.”

“Fou et passionné, j’imagine que ça décrit votre ami Centeotl ?”

Ses branchies retombent de tristesse. “ Décrivait. Il cultive plus la folie que la passion depuis deux mois. Il ne va pas très bien. Pas bien du tout, en fait. Il ne mange presque plus, il ne sort plus de chez lui… Il ne cherche plus. Il ne parle plus. Il me manque terriblement.” Sa voix se casse à la fin de cette phrase, puis elle se reprend : “Et je ne le tolèrerai plus !”

“Sauf votre respect, professeure… s’il va mal dans sa tête, il vaudrait mieux laisser… euh… quelqu’un l’aider qui… euh… enfin une personne… enfin, pas vous.”

“Moins cinq points, numéro deux : j’y ai pensé, et pour cette raison j’ai perdu deux mois. Quelle idiote ! Quand tu aimes quelqu’un, ne l’abandonne jamais parce que tu crois les autres plus compétents ! Mais rassure-toi, je ne vais pas m’occuper de sa tête.”

“Il existe une autre partie du corps qui se soigne chez les dépressifs ?”

“Les fesses ! Mon plan consiste à me recentrer sur mes compétences premières : je vais les lui botter hors de son trou !”

 

Milieu de la journée. Faim. Fatigue. Dérangé par le facteur qui vient d’entrouvrir sa porte, Centeotl grogne, à demi nu, et peine à émerger de son sommeil. Seule sa vessie trop pleine le force à ne pas refermer les yeux aussitôt, il se résout donc à contrecœur à sortir jusqu’aux lieux d’aisance de son puits d’habitation.

En partant, il cueille une paire de factures flottantes qu’il fourre dans un filet mural pour plus tard, et la gazette universitaire du jour qu’il se cale sous le bras. Le couloir est désert à cette heure de la journée, hormis un groupe d’ouvriers occupés à nettoyer les pierres de quelques algues et d’un peu de calcaire. D’humeur peu sociable, il se dépêche de les dépasser puis attrape la première méduse qu’il croise afin d’avoir de la lumière pour lire.

Sitôt arrivé, il se trouve une rainure propre, pose son séant dans le courant d’aspiration, tapote son urticante loupiote pour la faire briller plus fort et déplie son journal en bâillant. En première page, la photographie de sa combinaison de plongée l’arrache de sa torpeur. “Quoi ?”

L’article décrit un projet d’étude agronomique sur “l’influence des krakens dans le transfert de biomasse depuis fumeurs noirs dorsaux vers les fosses”, mené par “la très renommée chercheuse à qui l’on doit les récentes percées sur les rhododiaractes” grâce à la bourse obtenue avec sa médaille Atl. Interrogée sur cet intérêt nouveau, elle y explique que “diversifier le champ de sa curiosité est une hygiène de pensée importante pour un bon chercheur” et surtout que “les recherches précédentes du professeur Painal en la matière sont une disgrâce, à la méthodologie bâclée et aux conclusions fantaisistes, qu’il convient de révéler au grand jour comme telles et de corriger”.

Soufflé, il est blessé par la violence de cette trahison. Mais plus que tout, il tremble de rage : comment a-t-elle osé utiliser ses propres rhododiaractes, voler son équipement et compromettre ses chers céphalopodes, pour trainer dans la boue l’Axolotl qui lui a tout appris de la science et de la passion ! On ne touche pas à Painal ! Bâclées et fantaisistes ! Pour qui se prend-elle ? “Traitresse venimeuse !”

 

“Oxomoco ! Montre-toi, je sais que tu te caches ici !” Centeotl vient de défoncer à moitié une porte non verrouillée, pour surgir dans une salle obscure. Il brandit son journal avec toute la menace que peut évoquer un Axolotl peu sportif vêtu uniquement d’un bas de pyjama et armé d’environ deux-cents grammes de papier.

Les étudiants cachés dans le noir secouent leurs lampes et, alors que la pièce s’illumine, lui lancent en cœur un “Surprise !” plutôt gêné. Sous la banderole “Bienvenue Professeur Centeotl”, très tendue, Oxomoco tripote sa boisson au spermacéti.

Il est stoppé net, décontenancé. Elle l’observe, hésitante. Il se souvient à qui il a affaire. “Tu… m’as fait ça pour me sortir de chez moi…”

“Oui. Je m’inquiétais. Tu m’as manqué.” Elle brandit un gobelet accusateur : “Ne me refais plus jamais ça !” Comme il ne trouve pas ses mots, elle se calme et poursuit. “Ce projet est tout à toi. Un scientifique doit pratiquer la science, tu as assez rêvassé. J’ai rassemblé un peu de financement, ce grand local et quelques stagiaires. Tu ne les vois pas tous, j’en ai envoyé quelques-uns en mission. À ce propos, oublie l’idée de rentrer chez toi : ton cube doit à présent être rempli à ras bord de fumier d’holothurie.”

“Tu essayes de plaisanter, j’espère ?”

“Jamais.”

“Mes voisins vont me maudire !”

“On s’en fiche de tes voisins ! Je t’ai préparé une couchette dans le labo, tu seras bien et je pourrai te surveiller.”

Sa queue tremble, il se sent piégé… mais un grand soulagement l’envahit malgré lui d’être ainsi pris en main par une amie, d’être ramené à l’Université. “Je… n’arrive pas à décider si tu as fait de gros progrès en social ou si tu es pire que jamais. Mais merci.”

“Des progrès, selon toute logique : depuis que je suis reconnue, on m’oblige à m’occuper de stagiaires.”

“Les pauvres.” Il secoue la tête pour oxygéner ses branchies, se redresse, puis : “Parle-moi du projet. Nous allons étudier les krakens, donc ?”

“Les krakens, les courants, les algues… tout ce que tu voudras, c’est toi qui choisis. Même un thème complètement différent, j’avais pris celui-là parce que je pensais que tu aimerais, mais on peut changer. De quoi as-tu envie ?”

“D’abord, je veux que tu rétractes tes accusations envers Painal !”

“Je publierai mes excuses dans les plus brefs délais. Et ?”

“Et…” Reparler de son professeur ravive sa soif de rêve, il ne réfléchit même pas : “On peut nager plus haut que les krakens. Les premiers surfacenautes, Oxomoco. Un premier contact !”

“Tu réalises à quel point c’est dément ?”

“Tu refuses ?”

“J’ai dit : tout ce que tu voudras. Mais je n’ai jamais promis de ne pas râler.”

Il sourit pour la première fois depuis deux mois. “Ça me semble honnête.”

Elle se retourne vers ses stagiaires : “Mes petits têtards, bienvenue dans le programme hydrosurfacial !”

Une main timide se lève au fond. “Ce sera à l’examen ?”

5 — Dernier Contact

Près des côtes du Japon, -1500 m, mars 1657

(8 ans plus tard)

Un nouveau craquement sourd résonne dans tout le corps d’Oxomoco, qui agite sa lampe pour attirer l’attention de Centeotl.

“Oui, j’ai entendu. Tout va bien : le matériau travaille, c’est impressionnant mais parfaitement normal.”

“Je ne m’y habitue pas. Ah, palier de décompression. Ajuste ton mélange.”

Les deux surfacenautes se suspendent à leur ligne de vie et manipulent les valves de leur scaphandre, puis meublent l’attente par une nouvelle liste de vérification : relevé des indicateurs, tests neurologiques, état des articulations… tout semble normal jusqu’à ce qu’ils remarquent des vibrations dans le câble.

Ils se regardent l’un l’autre avec inquiétude : si, malgré son profilé spécial et la météo parfaite, le filin venait à rentrer en résonance il pourrait rapidement devenir un danger mortel. Et l’abandonner n’est guère plus sûr. Centeotl compte les secondes entre les vibrations pour déterminer si elles prennent de l’ampleur, ce n’est pas le cas : “Je ne pense pas que ce soit un phénomène hydrodynamique. On dirait que c’est animal. Lance un effaroucheur.”

Oxomoco ferme autour de la ligne un dispositif lesté, muni de lampes et de sifflets accrochés par des chainettes, et le laisse tomber. Ses lumières s’agitent frénétiquement dans un hurlement modulé. “Je ne le sens pl… Si ! Il se rapproche !”

Ils pointent leur torche vers le bas et attendent dans l’angoisse. Au bout de quelques secondes, l’impossible se produit : trois autres surfacenautes non prévus au programme apparaissent ! Eux seuls possèdent cette technologie et ils n’ont construit que deux scaphandres !

“Yaotl ?” Le duo s’exclame à l’unisson lorsque le visage familier s’approche assez pour qu’ils l’identifient. Yaotl est chimiste, il joue avec de couteuses sphères hypobares pour étudier l’oxydation dans les gaz. Ils l’ont souvent croisé à l’Université et entretiennent avec lui des rapports cordiaux, bien qu’il soit plus une vague connaissance qu’un ami. Ses comparses, en revanche, qui tirent une caisse métallique, sont de parfaits inconnus.

Colonel Yaotl, autant tomber le masque. Qu’est-ce que vous vous imaginiez ? Que l’armée vous regarderait partir pour la surface sans réagir ? C’est une question de sécurité, sacrepère ! Incroyable d’être à la fois aussi intelligents et aussi naïfs.”

Oxomoco comprend la première : “Le séminaire ! Tu ne m’as pas rencontrée par hasard, tu t’approchais pour nous surveiller !”

Centeotl peine plus à digérer sa surprise. “Mais… tes calculs ? Tu avais l’air doué !”

“Krrrr, nous ne sommes pas tous des brutes sans cervelle. Je suis un militaire et un authentique scientifique. Bref, pas de panique : si j’avais voulu vous arrêter, je m’en serais occupé au niveau du sol ; je ne suis pas votre ennemi, ma mission est d’assurer votre sécurité et celle de Xochcuapolis.”

“La sécurité… Ta caisse ! C’est une arme, je parie !”

“Oui. Au cas où l’on devrait affronter la folie des dieux anciens là-haut. Et rien que dans ce cas. Vous avez envisagé cette possibilité ? Une civilisation glaucus, libre de se développer sans entraves depuis assez d’années pour invoquer les pires abominations… des bêtes décharnées de la taille de montagnes, affamées à jamais ! Les tentacules mentaux d’armées flasques embusquées entre deux dimensions ! Je continue à vous réciter le Livre Trois des Écritures, ou vous voyez le tableau ?”

Les deux chercheurs n’y avaient pas pensé. Ils manquent d’idées pour contrer la logique de l’espion. “Uniquement dans ce cas ?”

“Ou en cas d’attaque directe. Si tout va bien, vous pourrez effectuer vos recherches comme prévu. Je vous le promets.”

Oxomoco crache dans sa direction, et salit juste sa propre visière : “Tes promesses ne valent pas grand-chose ! … mais j’imagine que nous n’avons pas le choix…”

“Correct. Vous pouvez continuer avec moi, me laisser vous aider et vivre votre rêve en sécurité, ou vous pouvez redescendre et je finirai le programme seul avec mes soldats.”

“Je rêvais d’une mission de paix…” gémit Centeotl.

“Justement ! Principe de base la diplomatie : sans armes, tu montres de la faiblesse. Si tu montres de la faiblesse, la guerre devient inévitable. On amène toujours des armes en mission de paix.”

 

Plus l’équipe approche de la surface, plus la violence de la lumière et la chaleur empirent. La voute céleste doit encore contenir des roches en fusion ! Les deux scientifiques sont surexcités et ignorent la pénibilité physique que cette surprise leur inflige. Les scaphandres parviennent tout juste à préserver des conditions de survie… comment la vie peut-elle exister ici ? Et pourtant elle existe, ils ont croisé toutes sortes de végétaux et de poissons, aux couleurs si intenses comparées à tout ce qu’ils connaissaient en bas que les regarder était presque douloureux.

Autre incongruité chromatique, la lumière ne rougeoie pas comme ils l’attendaient. Ils ne trouvent pour l’instant aucune hypothèse à ce phénomène, au point de s’inquiéter d’une cause surnaturelle. Et si Yaotl avait raison, avec ses prophéties cauchemardesques ? Centeotl revoit le crâne brandi par l’empereur et un début de malaise le prend.

Il est interrompu par la voix tendue d’un des militaires : “Qu’est-ce que c’est que cette chose ? Un mur d’énergie ! Regardez ces lumières vibrantes !”

Oxomoco rit à gorge déployée : “Messieurs, la surface ! Elle est plus magnifique encore que je l’avais imaginée.” Ils contemplent l’étrange frontière une longue minute, puis elle pose un gantelet sur l’épaule de Centeotl. “Toi d’abord. Tu l’as mérité.”

Il monte, doucement, ignorant les cris derrière lui : les militaires craignent qu’il ne grille à mort sur le “mur d’énergie” et son amie doit batailler pour les calmer.

Il sort la tête de l’eau. Le ciel lui fait face, d’un bleu uniforme à part une unique mais aveuglante tache de magma au loin. L’air ne contient aucune particule en suspension et c’est la première fois de son existence qu’il rencontre un vide aussi absolu. Terrifiant, vertigineux… merveilleux.

Devant lui, la destination de son voyage : il croyait nager vers le bord du monde, ce dernier est en réalité si immense qu’il ne lui trouve pas de limites visibles. Le mur repéré sous l’eau n’est qu’une ile et, au loin, il y devine de la verdure. Et des constructions géométriques, et des véhicules qui flottent affairés devant elles. Une ville !

D’autres têtes percent la surface et restent sous le choc à leur tour.

Yaotl claque la langue, plus impressionné qu’il ne voudrait le montrer. Conscient de vivre un moment historique, il prend un air solennel, improvise une belle phrase sur le thème de la voix de l’Empire qui s’élève aujourd’hui plus haut que jamais… et se fait doubler par les deux chercheurs avant d’avoir eu le temps de la prononcer :

“Euh… je crois que je viens de me soulager dans mon scaphandre.”

“Pas grave, c’est étanche.”

Il tourne la tête de l’un à l’autre, consterné. “Bon, eh bien… je reformulerai tout ça dans mon rapport… Allez, on redescend : j’imagine que vous voulez voir cette ville de plus près, mais j’attends de vous une approche discrète !”

 

Il y a tant à observer et si peu de temps pour tout analyser ! Chaque question en entraine mille autres ! Les “Glaucus” de la surface, le terme est impropre mais ils n’ont pas encore trouvé mieux, sont opaques et se meuvent avec aisance hors de l’eau. Le haut de leur tête et certains visages sont couverts d’une sorte de mousse filandreuse, sans doute un parasite ou un symbiote. Ils ne produisent aucun bruit bien qu’ils bougent leurs lèvres comme s’ils vocalisaient… peut-être communiquent-ils dans la gamme des ultra ou infra sons ?

En tout cas, ils sont intelligents : leurs habits très variés témoignent d’une maitrise du tissage, ils pratiquent le commerce et emploient des outils dont beaucoup sont forgés avec une qualité incroyable, leur petite cité plate à la géométrie trop droite regorge de matériaux inconnus… Centeotl et Oxomoco en ont le vertige, bien que les couleurs criardes, malgré le filtre atténuateur de leur visière, puissent aussi expliquer une certaine fatigue nerveuse.

Comme toujours, la chercheuse décide en premier d’aller plus loin : “Pour un contact sécurisé, il faudrait que nous en isolions un ou deux. C’est ton domaine d’expertise, colonel, des idées ? … Yaotl ?” Le militaire ne répond pas, il git inerte, emporté par le courant. “Yaotl !”

 

“Hhhhaah…” Yaotl cligne péniblement des yeux et porte la main à sa tête endolorie. Son gantelet cogne son casque et il grince des dents, assourdi par le bruit de l’impact. Les deux scientifiques parlent et s’agitent en face de lui. “Qu-quoi ?”

“Reste avec nous, colonel ! Compte !”

Une migraine horrible l’empêche encore de réfléchir, mais il sait déjà qu’un élément grave lui échappe. “Que m’est-il arrivé ?”

“Tu t’es trompé dans ton mélange, espèce d’idiot ! Tu as de la chance que ton sang ne soit pas en train de mousser, mais nous devons redescendre d’une paire de paliers au plus vite !”

Il devine l’élément grave à portée de sa main : tout son commando a effectué les mêmes protocoles. “Mes… mes soldats ?” Ils ne lui répondent pas, et ont l’air désolés et désespérés. Il saisit pour de bon. “L’arme !”

Pour quelques tours de valve, il vient de perdre tout contrôle sur la mission. Ses deux équipiers sont peut-être déjà morts et la plus terrifiante arme de destruction massive jamais créée par l’Empire s’est évaporée dans la nature.

Aucun risque pour Xochcuapolis, la chose ne peut pas fonctionner sous l’eau, par contre pour les Glaucus…

Yaotl sait être dur, mais il n’est pas un monstre : il venait prêt à détruire des dieux anciens et leurs zélotes, pas à éradiquer sans raison une civilisation qui aurait pu être amie ! “Père tout puissant… pardonnez-moi !”

 

De retour dans sa petite maison, Takuboku le “Glaucus” évacue l’adrénaline de sa pêche miraculeuse en s’acharnant de toutes ses forces sur la serrure du coffre. Tous les outils ou instruments de cuisine disponibles y passent.

Sa femme ne tient plus en place : “Si c’est de l’or, il faudra le cacher ! Tu penses qu’on nous a vus ?”

“Laisse-moi l’ouvrir avant de rêver. Si ça se trouve, un trésor de monstre c’est pas un trésor d’humain. Si ça se trouve, il sera rempli de concombres : le mets préféré des kappas.”

“Ha ! C’était pas des kappas !”

“Et comment est-ce que tu le sais, tu as vu sous leurs armures ?”

“J’en ai vu assez quand je les ai poussés avec ma rame, ils avaient une grosse queue ! Énorme !”

La serrure se brise enfin et, malgré ses paroles, Takuboku est si excité qu’il laisse passer cette opportunité de blague salace. Ce qui ne lui ressemble pas. “Alors, Chidori ma douce, peut-être bien que tu es une femme riche !” Il ouvre le coffre en grand.

Ils n’y trouvent ni or ni concombres, juste des bouteilles grises, sous une armature de tubes, et un petit panneau couvert d’inscriptions qui ne ressemblent pas à des idéogrammes. La pêcheuse est profondément déçue. “Non ! On s’est battu contre des monstres pour une caisse de bibine ?”

“Un combat épique, pour sûr : ils flottaient ventre en l’air et on n’a même pas osé leur donner un coup de rame de peur de les réveiller…”

“Et voilà ce qui les a assommés pour nous : ils étaient ivres morts !”

Le mari prend sur lui pour cacher sa propre déconvenue et se force à sourire. “Bah, ce n’est déjà pas une mauvaise pêche, ma belle. Et puis, si ça se trouve, c’est du bon ?” Il essaye de sortir une bouteille, mais elle reste solidement fixée.

“Attends, il faut d’abord tirer le petit loquet ici.” Par-dessus son épaule, elle tend la main pour arracher la goupille du panneau. Rien ne s’ouvre. Il y a un cliquetis mécanique, un bruit de choses tombant dans les bouteilles, puis un pétillement de bulles. Certains tubes vibrent par intermittence. “… C’était… pas censé faire ça.” Elle remet la goupille en place, mais la tige ne rentre plus qu’à moitié. “… J’aime pas ça du tout.”

“Moi non plus…” Il force à son tour sur la goupille, avec aussi peu de succès. “Je crois qu’on n’aurait pas dû voler cette chose. Si ça se trouve, c’est une sorte de magie maléfique…”

“Parle pas de malheur ! Il parait qu’aujourd’hui, ils vont exorciser un kimono au temple. Un maudit : on m’a raconté qu’il avait tué tous ceux qui l’avaient porté ! Tu penses que ce serait lié ? De la malédiction dans l’air ?”

“Ne dis pas de bêtise : le temple est renommé pour ses exorcismes dans toute la région, il leur arrive ces choses bizarres tout le temps. Simple coïncidence, rien à voir…” Sa voix tremble trop pour l’assurance qu’il voudrait afficher.

“N’empêche qu’ils sont morts !”

“D’accord… viens, on va rendre cette chose à la mer ! Je n’en veux plus chez moi !”

“Attends ! On peut, si c’est une malédiction ? Ça suffit de la jeter ?”

“Euh… je… D’accord ! Ils exorcisent au temple, tu dis ? Viens, on va leur amener cette boite !”

“On va avoir des ennuis…”

“On a des ennuis, ma tendre. Pas le choix.”

 

L’incendie se déclare vingt minutes plus tard, juste le temps que les trois surfacenautes valides retrouvent les deux évanouis. Récente découverte des laboratoires militaires, le feu est un phénomène expansif, une réaction en chaine inéluctable une fois amorcée : d’après tous leurs calculs, il consumera le monde d’en haut jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien, remplira la bulle surfaciale de gaz asphyxiants et fera fondre un peu de la voute céleste qui tombera alors comme une pluie de roche en fusion. Toute vie va disparaitre ici.

Impuissants, ils doivent fuir.

Les Dormeurs qui n’existent pas viennent de frapper, par le biais de la peur qu’ils ont trop longtemps instillée. Centeotl se remémore l’avertissement de son père à propos de l’obsession dévoratrice, et pressent ce que la démonstration tragique signifie pour son peuple : leur avenir n’est pas garanti, car ils demeurent des enfants trop forts, gouvernés par des instincts animaux.

Alors que l’Empire brille de sa gloire et de sa puissance, tous ses ennemis écrasés depuis longtemps, la seule menace qui puisse encore le détruire… n’est autre que lui-même.