Visiteurs de Passage

Dans la cave éclairée par la lueur tremblotante de bougies, le père Bartholomé contemple son oeuvre avec fierté. Il vérifie chaque détail et contrôle le pentacle pour la vingtième fois consécutive. Tout semble parfait, dommage quand même que la cave soit si humide. Grand, maigre et sec, le vieil homme a beau s'emmitoufler dans sa bure il a toutes les peines du monde à ne pas frissonner, ce qui gâcherait la solennité du moment.

"Je pense qu'il manque une bougie là."

Le commentateur est frère Michael. Il est à peine plus jeune que son supérieur mais aussi petit et rond que l'autre est fin et élancé. Lui aussi est très occupé à s'assurer que tout est correctement en place et il plisse les yeux derrière de grosses lunettes pour y voir un peu dans la pénombre. Bartholomé ne peut s'empêcher de remarquer avec une pointe d'animosité que Michael, lui, supporte très bien la fraîcheur humide de l'endroit.

"Grmmllmmmgrm." bougonne-t-il sombrement entre ses dents avant de se résoudre à l'évidence: Michael a raison, comme d'habitude. "Bon."

Le petit gros a toujours été le lettré du groupe et son savoir encyclopédique ne cesse de le rendre indispensable. Et horripilant.

Frère Benjamin, le troisième et dernier comparse, voit la tension grimper et s'occupe lui-même de la bougie. Il met en branle un petit corps perclus d'arthrite avec quelques craquements et doit s'y reprendre à quatre fois avant de parvenir à allumer la flamme: ses mains tremblent beaucoup.

"Assez perdu de temps, il gèle à pierre fendre. Commençons", aboie Bartholomé que le froid ne rends décidément pas plus aimable. Fidèle à son habitude, Benjamin saisit l'occasion lorsqu'on parle de geler: c'est vrai qu'il fait humide, et ça réveille ses douleurs articulaires, et parfois ça le lance tant qu'il n'arrive même pas bien à dormir, et en plus il mange mal alors il est fatigué, et...

D'un regard peu amène, son supérieur parvient à l'interrompre. La cérémonie commence.


Les trois hommes sont les derniers membres d'un ordre récent, les enfants d'Apocrastiphol. Le reste du monde les aurait qualifiés de secte apocalyptique mais comme ils ne prévoient pas la fin du monde avant 127 ans, 17 jours, 20 heures et 9 minutes, il ne sont pas une nuisance majeure.

De fait, ils passent plus de leur temps à fabriquer des fromages qu'à préparer le Grand Envol Céleste. Et les fromages ne sont même pas très bon, l'Ordre décline sérieusement.

Ça a commencé il y a 9 ans lorsque le gourou Apocrastiphol 17ème le Très Croyant est mort d'une attaque cardiaque, alors qu'il travaillait dur à la rédemption de trois prostitués mineures. Les membres du groupe ont alors commencé à réfléchir par eux même et ils sont pratiquement tous parti.

Bartholomé, Michael et Benjamin ont beaucoup réfléchi eux aussi et en sont arrivé à une conclusion pénible: il devient de plus en plus improbable qu'ils vivent assez longtemps pour se suicider rituellement lors du GEC (Grand Envol Céleste).

L'ennui c'est que les Apocrastipholiens restants n'ont aucune envie de visiter les limbes à cause d'un rendez-vous raté avec la destinée. A part bien sûr Michael qui est toujours si curieux qu'il est prêt à tout essayer.

Au point où ils en sont, ils ont donc décidé de tenter le tout pour le tout et d'avancer un peu l'apocalypse.

La première étape consiste à invoquer un démon mineur.


Après trois bonnes heures de gesticulations élaborées et de palabres en langues anciennes, Bartholomé commence à avoir la bouche pâteuse. Michael est en train de se dire que les invocations sont finalement moins passionnantes qu'il ne l'imaginait. Quant à Benjamin, il pique doucement du nez et s'apprête à faire un petit somme pour la troisième fois de la soirée.

"Mmaglagla mmhmhmm est!" conclus le père supérieur, dont la diction commence à souffrir des conditions météo et de la fatigue. Il referme le lourd livre de cuir qu'il tient et en profite pour se frotter vigoureusement les mains.


Après deux bonnes heures, la patience de Bartholomé est totalement épuisée. Michael est en train de remplacer des tas de cire fondue pas ses dernières bougies. Quant à Benjamin, il est en train de se réveiller en pleine forme et de fort bonne humeur.

Le chat errant mort au milieu du pentacle est toujours aussi inerte. Il était sensés recevoir l'esprit démoniaque dans une enveloppe inoffensive. Benjamin sourit en le pointant du doigt.

"Ah, et bien ça avance!"

Les deux autres lui jettent un regard agacé. Mais Benjamin ne montre aucune trace d'ironie, alors leurs regards deviennent curieux. Le doigt osseux se secoue, insistant.

"Vous voyez bien? Il a gonflé. Ça doit être les organes qui reprennent du poil de la bête."

Bartholomé fait la moue d'un air dégoûté, il a bien une autre théorie mais préfère éviter de trop y penser. Après tout ce temps passé sans quitter la dépouille des yeux, il a beau chercher il est incapable de dire si un changement graduel s'est produit ou pas.

C'est que lui était concentré, il n'a pas passé la moitié de la soirée à somnoler pendant que les autres travaillaient. Il se remet à grommeler, puis décide de conclure.

"C'est dégouttant. Il va falloir nettoyer ça."

Cette dernière phrase était censé clore la tentative d'invocation. En croisant le regard atterré de Michael, Bartholomé se rends compte qu'il ne s'en tirera pas à si bon compte: le petit bonhomme à lunettes n'a manifestement aucune envie de faire le sale travail.

Il regarde vers Benjamin, à tout hasard.

"Vous voyez? Non, vraiment, il a gonflé. Là. Vous voyez?"

Il raye mentalement cette option avec un énorme soupir et se retourne vers Michael pour insister. Il répète, en détachant bien ses mots et en agitant les mains.

"Il va... hum... falloir nettoyer ça. Michael."

"Hum... oui... sans doute..." lui réponds l'autre sans se mouiller. Ça n'est pas gagné.


Après dix bonnes minutes, les deux hommes sont encore en pleine discussion. Ils sont tombé d'accord sur toutes sortes de raisons comme quoi le corps doit être évacué, mais il n'y a toujours pas de volontaire pour s'en occuper. Benjamin les interrompt.

"Ah voila. C'est terminé maintenant."

Bartholomé lève les yeux au ciel avec un nouveau soupir et acquiesce. "Oui. Oui c'est finit. Depuis dix bonnes minutes Benjamin. En fait ça n'a même jamais vraiment commen..."

Mais il n'a pas le temps de terminer sa phrase. Derrière lui, dans le pentacle, une petite voix très énervée se lance dans un long monologue en grec ancien. Les trois hommes regardent le chat blanc, soudainement très vivant, qui trépigne dressé sur ses pattes arrières.

Passé un moment de surprise totale, Bartholomé se fends d'un large sourire. C'est une expression très rare chez lui, il savoure un succès bien mérité.

"Qu'est-ce qu'il a dit?"

Michael est plus habitué au grec livresque qu'a son expression populaire et il lutte encore sur la traduction. Il en sait cependant déjà assez pour hésiter à répondre: le chat vient de pester à propos d'invoquer les gens après trois heures du matin et de suggérer que la mère du père supérieur se livrait à des actes moralement répréhensibles, tous les dimanches, sur des marins de passage et pour une somme modique. Sauf qu'il le décrit de façon beaucoup plus graphique.

Il rougit en bégaillant une réponse indistincte.

Ravi de voir Michael sans voix et persuadé de l'avoir enfin pris en flagrant délit d'ignorance, Bartholomé s'avance vers son démon. Les choses tournent enfin comme elles le devraient, il jubile.

D'un geste autoritaire de la main, il arrête la créature alors qu'elle se lançait sur une envolée lyrique à propos de la solitude des moines, du vin de messe et de certains usages très créatifs des cierges.

"Silence! Je sais que tu comprends notre langue alors pas de grec avec moi."

Pour bien montrer qui commande ici, Bartholomé ajoute quelques strophes menaçantes en latin et jette quelques gouttes d'eau bénite au visage du chat. L'animal peste en se frottant les yeux puis croise les pattes devant lui d'un air renfrogné.


Il n'a pas poussé de cris de douleur ni émis de fumée, c'est un peu décevant. Mais le père est de trop bonne humeur pour s'attarder sur ces détails.

"Je suis le père supérieur Bartholomé!" Annonce-t-il de sa voix la plus impressionnante en s'étirant de toute sa hauteur. Il marque une pause, pour l'intensité dramatique. Le chat dodeline de la tête.

"Ooooui. Et?"

"Grmmlgrmllm. Je suis le père supérieur Bartholomé et je te commande, infâme créature des ténèbres. Tu es à présent en mon pouvoir, prisonnier de ce pentacle. Un simple mot de moi et tu souffrira comme si l'on te passait un fer rouge au travers du..."

"Oui oui, yadayadayada. Je connais mes classiques, ne perdez pas votre temps. Qu'est-ce que vous me voulez?"

Bartholomé s'attendait à plus de respect face à la menace du fer rouge. Il est aussi légèrement frustré qu'on ne l'ai pas laissé réciter son passage préféré: la partie avec le nom du Tout Puissant et la peau arrachée et recouverte de sel et de poix bouillante. Mais surtout il est coupé dans son élan.

Décidé à reprendre l'avantage, il lance une formule magique de contrôle pour punir le démon. Ça lui apprendra.

"Ykso demono kae ksi physbereth!"

"Roth."

"...pardon?"

"Roth. Physberoth. C'est physberoth les paroles."

Michael, toujours prêt à s'en mêler, est en train de confirmer ce que dit le chat alors que Benjamin hoche la tête vigoureusement. Le démon ne se tors pas du tout de douleur, ni ne montre le moindre signe d'inconfort.

"Oh vous n'allez pas vous y mettre aussi tous les deux! Je sais très bien ce que je fais, merci! Grmmblmmmgrrml."

"On pourrait finir ça rapidement? Parce-que je crève de froid ici."

Aussi piqué qu'il soit dans sa fierté, le père est d'accord sur ce point. Il se concentre pour regagner le contrôle de la situation et reprend.

"Je t'ai quéri à mon service, immonde monstre de la nuit, car le GEC est trop lointain. Il est crucial d'avancer la DTH et nous voulons un com-sec avec tes maîtres. Tu sera notre ALN."

Le chat cligne des yeux une ou deux fois, museau entrouvert. Il n'a pas l'air de suivre.

"De quoi?"

"Grrmlrgmmm GEC, grrrmlmmm DTH..."

"C'est quoi une DTH? ...et vos autres trucs?"

"DTH! DTH non d'une pipe! Destruction Totale de l'Humanité, voyons!"

Bartholomé est très remonté. C'est toujours pareil avec les infidèles, ils ne comprennent rien à rien même aux bases les plus élémentaires de l'Enseignement. A chaque fois qu'il essaye de leur parler, Bartholomé se laisse aller à employer les mots familiers de son gourou et on le regarde avec des yeux vitreux. Des imbéciles mentalement décadents. Il a déjà du mal à rester calme face aux gens mais alors un démon... un démon aurait du savoir ce qu'était la DTH. Le vieil homme se sent un peu trahit.

Pendant qu'il recouvre un semblant de sang froid, le chat essaye de décoder.

"Attendez voir. Vous voulez que je détruise l'humanité?"

"Oui, oui. Voila. Ça n'est pourtant pas si compliqué, non?"

Le chat fait un pas prudent en arrière, aussi loin que le pentacle l'autorise.

"Euh... C'est qu'il y a quand même pas mal d'humains, et puis certains sont armés sans compter..."

Michael est incapable de tenir sa langue plus longtemps, il intervient. "Non, il parlait du terme. C'est le terme DTH qui est simple voyez-vous, et..."

"C'EST BIENTÔT FINIT OUI? Frère Michael, veuillez vous taire! Et toi la monstruosité démoniaque: JE SUIS LE PÈRE SUPÉRIEUR BARTHOLOMÉ ET JE TE COMMANDE!"

Le chat grimace ce qui se veut un sourire apaisant et lève les pattes, tout en évitant quelques postillons.

"D'accord, calmez vous. Ça n'est pas la peine de crier comme ça. Vous avez les veines du front qui gonflent et c'est mauvais à votre âge..."

"YKSO DEMONO KAE KSI PHYSBERETH!"

Michael essaye de chuchoter "Roth" vers son père supérieur mais Benjamin et le chat lui font signe de se taire jusqu'à ce qu'il abandonne. Le démon renifle l'air.

"Dites, veuillez m'excuser de vous interrompre mais je crois que votre toge est en feu."

"CE N'EST PAS UNE TOGE, C'EST UNE BURE! UNE BU-RE! ...quoi?"

"C'est à cause des bougies par terre."

Le chat indique la bougie supplémentaire ajoutée plus tôt par Benjamin, et Bartholomé doit bien admettre que le bas de sa bure est en train de fumer.

"NON DE DIEU!"


Ce n'est heureusement pas un grand embrasement mais, dans la panique, il leur faut plusieurs minutes pour en venir à bout. Au final, la cohue a renversé la moitié des bougies et Benjamin a failli prendre feu à son tour.

Au moins Bartholomé est calmé, bien que rouge de rage et plus fulminant que jamais il a cessé de hurler.

Quant au chat bien tranquille au milieu de son pentacle, il se mords la lèvre inférieure en se tenant le ventre et ses yeux sont brillants et humides à force de se retenir de rire.

Les trois hommes reviennent enfin vers lui.

"Grrmmlgrmlmm. Finissons-en une bonne fois pour toute" fait un père supérieur encore fumant. Le chat hoche la tête en bloquant son souffle. Il n'ose pas ouvrir la bouche et de grosses larmes sont en train de couler le long de ses joues.

Cette vision rassérène un peu Bartholomé, qui ne l'interprète heureusement pas correctement... ni ne remarque comme les crampes d'estomac du félin commencent à contaminer ses acolyte.

Il raconte tout son plan.


"Vous êtres complètement dingue. Je m'en vais."

La réponse du chat est suivie d'un long silence. Bartholomé s'était préparé à un refus, à des menaces, à des négociations ou à des tentatives de tromperies mais pas à être traité de fou par son démon. C'est passablement humiliant. Il caresse un instant l'idée d'une formule magique punitive, mais ça ne s'est pas si bien passé les deux dernières fois. Soudain il a l'illumination.

"Alors ça j'en doute. Le pentacle te retiendra. Tu es..."

"Ah oui? Regarde ce que j'en fais de ton pentagrame, papi."

Sur ce le chat fais demi-tours et commence à uriner en sifflotant. Bartholomé en reste béat d'horreur. Il voit le pentacle qu'il a mis des heures à tracer avec amour à la craie, à genoux sur la pierre dure et glacée du sous-sol, se dissoudre lentement sous cette attaque si abjectement vulgaire.

Michael remarque à mi voix, presque admiratif, que le pentacle était une excellente protection magique mais que cette attaque physique... c'était bien pensé.

Benjamin, pour une fois plus éveillé que les deux autres, s'avance rapidement derrière la brèche pour bloquer le passage.

Un instant plus tard les trois frères se tiennent cote à cote devant le trou du pentagrame, parés à faire face au démon à leur corps défendant.

C'est un réflexe humain et louable, mais complètement stupide: un pentacle n'est pas un mur et lorsqu'il est percé à n'importe-quel endroit, il se trouve totalement détruit. Le chat, plus expérimenté, n'essaye même pas de franchir le trou et de les bousculer: il se retourne prestement, enjambe le côté encore intact du tracé et se précipite par la porte laissée sans la moindre surveillance.

"Ah, oui." fait Michael.


Un chat s'entêtant à courir sur deux pattes dans un escalier bancal, ça ne vas pas bien vite. Trois vieux bonshommes en bure transis de froid ne font guère mieux. La poursuite suivant la fuite du démon se fait donc sur un rythme relativement posé et sans cascades spectaculaires.

Arrivé en haut, l'animal tente de se repérer pendant qu'il reprends son souffle. Les trois humains peinant dans l'escalier devraient lui laisser un court répit et il serait bête de se hâter vers un cul de sac.

L'endroit est une vieille église assez sale, visiblement un bâtiment abandonné et squatté. Ça empeste le fromage et le gymnase. Il maudit un instant l'odorat développé de son corps d'accueil en distinguant toutes les odeurs de pieds différentes. Manifestement il y a eu beaucoup de monde ici, mais il ne détecte pas d'autres présences que celle de ses poursuivants pour l'instant.

Il met de côté cette information et se remet à courir. Toutes les petites églises se ressemblent et ont un plan assez simple, rejoindre la grande porte sera donc un jeu d'enfant.

Michael surgit seulement du sous-sol en toussotant lorsque le chat atteint les deux lourds battants de bois. La porte n'est même pas verrouillée.

Le sourire carnassier de l'animal s'évanouit brusquement lorsqu'il réalise que la poignée se trouve environs un mètre plus trop haut pour qu'il puisse l'atteindre.

Le temps commence à presser alors il se rabat sur une tactique plus féline.


C'est un reliquaire ancien, une espèce de grosse armoire en chêne massif très lourde et très peinturlurée. Elle a contenu des os de la main gauche d'on ne sait plus quel saint provincial de seconde zone, mais pour le moment elle est pleine de fromages. Devant se trouvent les trois frères, maussades et perdus dans leur pensées. Ils contemplent le bas du meuble.

"Grrmlllgrrrml. On te fera bien sortir, sale bête." Menace Bartholomé à l'adresse des pieds sculptés de l'antiquité. A quoi le dessous poussiéreux du reliquaire réponds pas un "Va te faire voir, prêtre!" bien senti.

L'humeur du père supérieur ne s'est pas améliorée à présent que ses mains saignent de nombreuses griffures. Michael fait de son mieux pour le panser. Benjamin fait tourner le manche d'un balais entre ses doigts, répandant sur le sol des touffes entières de la brosse récemment ravagée.

"Il n'y a qu'à tout soulever." annonce-t-il d'un air décidé.

Bartholomé grogne entre ses dents, Michael vient d'éponger une plaie avec un coton plein d'alcool, et secoue rageusement la tête.

"Certainement pas, ce reliquaire est si vieux qu'on le détruirait en le déplaçant. C'est une magnifique pièce historique. Un objet unique. Et nous en avons besoin pour le fromage."

"Il n'y a qu'à l'enfumer." Propose l'autre, qui a été un chasseur impénitent avant de rejoindre l'Ordre.

Bartholomé se contente de lui lancer un regard noir sans prendre la peine de répondre à une suggestion aussi absurde.

"Il n'y a qu'à attendre qu'il ait faim." Le frère est décidément très inspiré ce soir. La sieste lui a fait le plus grand bien.

Le père supérieur lève les yeux au ciel, c'est devenu un réflexe quasi pavlovien depuis qu'il côtoie Benjamin.

Et puis, à la réflexion, il se dit que ça pourrait en fait être une bonne solution.




"Courage ma chérie, tout vas bien se passer. Ce monsieur est un professionnel."

"Je ressent sa présence. Surtout restez bien derrière moi."

Le couple moyen se précipite derrière la silhouette en noir en toute hâte. Le mari, malgré tous ses efforts pour rassurer sa moitié, est aussi blanc qu'elle et ses genoux tremblent violemment.

Le jeune homme au manteau noir et à l'air mystique scrute le mur de la cuisine aménagée sans sourciller. Il balaye l'air de sa main à la recherche "des ondes". Philippe, médium extra-lucide de son état, est en pleine chasse au fantôme et bien décidé à bouter le revenant hors du T3.

C'est la femme qui l'avait appelé et, au début, son mari s'était montré plutôt hostile et pas du tout convaincu. Lui pensait que le problème venait de son imagination et du stress d'un déménagement récent. Il pensait aussi que "les foutaises" de Philippe, c'était du pipeau.

Il avait changé d'avis très rapidement lorsque le jeune homme avait débusqué un monstre et que la créature effrayante avait commencé à voler dans l'appartement en sifflant.

"Il n'est pas loin, je l'ai acculé." Lorsqu'il regarde en arrière pour s'assurer qu'aucun de ses clients ne tourne de l'oeil, le meuble de la cuisine en profite pour s'ouvrir violemment. Deux ailes de chauve-souris s'agrippent aux bords et une chose noire de la taille d'un enfant s'extirpe. Sa respiration est bruyante, sans doute à cause de la sorte de masque qui dissimule sa face cornue.

Son grognement est masqué par les hurlements stridents des deux époux et le médium serre les dents. Les voisins risquent de paniquer et d'appeler la police maintenant, il va falloir boucler le cas rapidement. Entre temps, le monstre s'est hissé bien en vue sur l'évier et il étends les ailes d'un air sinistre et menaçant.

"Ta place n'est pas ici, retourne d'où tu viens. Je te l'ordonne! Je te l'ordonne!" Le poing brandit en avant, formant un triangle avec trois doigts, le voyant s'avance fermement en psalmodiant. La créature lui réponds d'une voix inhumaine et grinçante, encore plus assourdie et déformée par le masque.

"Tu ne peux rien contre moi, mortel. Ta magie est impuissante ha ha ha! Je vais te briser, et ensuite je posséderais la femme. Mon règne commence ici! C'est l'ère des ténèbres!"

Philippe grimace. Est il absolument nécessaire que la bête soit si mélodramatique? Elle en fait beaucoup trop... d'un autre côté, à entendre la réaction du couple, le public apprécie la performance. Il se concentre sur l'objectif, en finir vite.

"Je ne crois pas car..." Et là il a un blanc. Il s'est laissé prendre au jeu et il s'est lancé dans une tirade ridicule sans avoir de remarque cinglante et humoristique sous la main "...prends ça!"

Lorsque les mots vous manquent face à un démon et qu'il y a du monde qui vous regarde, le mieux est encore de ne pas insister et de le révoquer rapidement. Philippe brandit un appareil photo jetable comme une croix, il se fige le temps de viser et il appui sur le bouton. Il y a un flash, le démon crie de douleur et bat follement des ailes... et ensuite un moment de silence gêné.


La créature est toujours là, apparemment aussi surprise que le photographe.

"Arrrr?"

Philippe remonte fébrilement l'appareil pour une seconde prise, vise, tire dés qu'il peux. Il y a plus de flash, plus de cris et plus de battements d'ailes mais le coeur n'y est plus. Et le démon est toujours là.

Il aurait du disparaître: la présence de démons dans notre monde est une forme de magie, or la difficulté d'un tours de véritable magie est proportionelle à la quantité de conséquences provoquées. C'est ce qui fait que les créatures surnaturelles ont pratiquement disparu lorsqu'on a cessé de croire en elles, car quand quelqu'un voit ce qu'il croyait impossible, il en est ébranlé au point de parfois changer complètement sa vie. Donc les incrédules consomment de la magie.

Donc un appareil photo, qui permet de montrer un démon à des dizaines de personnes, est un excellent outil de révocation.

"Arrrr?" Insiste le monstre, décontenancé.

Philippe réfléchit très vite. Va-t-il négliger de faire développer la pellicule? Jamais de la vie, il n'a pas l'habitude de perdre ses appareils et celui-ci en particulier contient aussi ses dernières photos de vacances.

L'appareil doit être défectueux. Son visage se renfrogne à la réalisation de ses souvenirs de plage perdus.

"ARRRRR! Il est temps de mourir, mortel!"

Le médium sursaute et reprend ses esprits. La créature a raison, il faut réagir.

En grand professionnel, Philippe ne se laisse pas démonter. Il balaye la salle du regard à la recherche d'une solution, s'empare d'un pot en terre cuite marqué "farine" et projette son contenu de toutes ses forces vers l'évier.

Par chance le pot est plein à ras bord et produit un superbe nuage blanc. Il profite de la diversion pour lancer une série de formules magiques et tracer des figures dans l'air du bout des doigts. Lorsque la farine retombe en silence, il n'y a plus de monstre noir.

Avec un soupir de soulagement, il se retourne et sourit à ses clients. "Voila, c'est terminé. Il ne reviendra plus jamais."

Épuisé nerveusement, Philippe empoche son salaire et se dépêche d'évacuer les lieux avant l'arrivée de curieux. La séance de ce soir a failli tourner court et, malgré son calme apparent, son coeur bat bien trop vite à son goût.


Arrivé à sa voiture, le jeune homme s'accorde une pause cigarette assis au bord de sa portière ouverte. Il ne remarque pas le masque à gaz sur le siège passager, ni la légère odeur de farine dans la voiture. Une tête noire surgit du dessus du toit et se penche vers lui.

"'Je ne crois pas car... prends ça!' Assez brillant comme répartie."

"Tu peux parler, Smörk. 'Mon règne commence ici'... 'C'est l'ère des ténèbres'... Je ne savais plus où me mettre, vraiment."

La créature éclate de rire et roule sur le dos, faisant quelques bruits de griffes sur le toit. Il se détends après le spectacle mouvementé de la soirée.

"On ne peut jamais en faire trop. Ils ont adoré!"

"Fais attention à ma peinture. Au fait, comment as tu réussi à disparaître?"

"Je suis retourné dans le placard quand tu as jeté la farine. Ensuite je me suis éclipsé discrètement pendant qu'ils étaient occupés à te signer ton chèque."

"C'était bien joué, bravo."

"Merci. Au fait, il y avait une cuillère dans le pot: tu as bien failli m'éborgner."

"Navré."

Smörk en a vu d'autres. Malgré le sens commun qu'un démon ne peux être détruit avec un fusil, un ou deux clients avaient tenté leur chance. Et presque réussi.

Philippe fait quelques ronds de fumée. Soulagé tout de même d'avoir retrouvé son familier en bonne santé, il laisse enfin son taux d'adrénaline redescendre. Un brin de mélancolie remplace l'excitation.

"Smörk?"

"Oui?" Il y a de nouveaux crissements sur le toit de la voiture.

"Peinture Smörk. Descends de là." Il attends que la créature s'exécute, sautant sur le trottoir avec quelques battements d'aile, pour continuer. "J'en ai marre de ce travail. Je suis un escroc."

"Encore? Eh, je suis une véritable créature magique, totalement authentique. Et toi tu me chasses de chez les gens, et je ne reviens plus jamais. Comme tu dis dans l'annonce. Pas vrai?"

"L'annonce ne précise pas que c'est moi qui t'amène chez les gens. Et puis tu n'es même pas un démon digne de ce nom: regardes toi!"

Smörk croise les pattes d'un air offensé et se mure dans le silence. C'est que Philippe n'a pas complètement tors, mais que c'est entièrement de sa faute.


Philippe est le descendant d'une vieille lignée de sorciers. Sa famille est parvenue à s'accrocher à un peu de son pouvoir au fil du temps mais l'âge de la toute puissance des magiciens est mort depuis des lustres. Le mieux qu'il sache faire c'est vivre d'escroqueries grâce à son familier, assez persistant pour être vu par quatre ou cinq incrédules en même temps.

Il n'avait qu'une dizaine d'années lorsqu'il l'a créé, au prix d'une très longue cérémonie. Trop longue pour la capacité de concentration qu'il avait alors: à un moment son esprit avait commencé à dériver et, en ajoutant des herbes à la mixture qui devait engendrer un monstre effrayant, il s'était demandé s'il n'avait pas oublié de nourrir son lapin Herman.

Un seule, une minuscule petite seconde de distraction seulement. Et ça avait donné Smörk.

Quand il réfléchit à tout ce qui aurait pu arriver lors d'une création de familier ratée, Philippe se dit qu'il s'en est bien tiré. Mais ça n'empêche qu'un gros lapin noir, même avec des crocs, des griffes, des cornes de bouc et des ailes de chauve-souris, ça n'est pas l'idéal pour inspirer la terreur.

D'où le masque à gaz. Smörk est une pitoyable imposture.


"Hey!" Le familier a finit par se lasser de bouder et tire la jambe du pantalon de Philippe pour le secouer hors de ses réflexions sinistres.

"Mmmm?"

"Tu sais, ils ont eu la peur de leur vie. Ils ont pratiquement fait sous eux." Smörk rie avec un grand sourire blanc qui contraste avec sa figure obscure. "Mais demain ils seront calmés. Après demain ils iront tout à fait mieux et ils se sentiront bien dans leur maison sans fantôme. Enfin la sécurité, fini la peur du noir: au pire ils savent qu'ils peuvent te rappeler en cas de pépin. Dans un mois ils s'en souviendront comme d'une aventure excitante et ils en riront en la racontant à tous leurs amis. Tu n'est pas un escroc. D'accord tu ne fais pas les choses exactement comme ils pensent que tu les fais... mais bon sang tu leur en donne pour leur argent!"

Philippe considère ces arguments. Comme à son habitude, Smörk tords la logique sans vergogne pour arriver aux conclusions qu'il veut, mais il y a une part de vérité. En tout cas cette idée lui fait du bien. Il tapote Smörk entre les cornes et sourit un peu.

"Remonte dans la voiture, on rentre à la maison. Pour la peine tu n'est pas révoqué jusqu'au prochain rendez-vous." De toutes façons, ce serait trop difficile de révoquer Smörk sans appareil photo. Et on est samedi soir, le magasin pour en racheter un neuf ne ré-ouvrira que lundi.

"Excellent! Est-ce que je pourrais regarder la télé?"

"Oui mais pas de films d'horreur: ils ont une mauvaise influence sur toi, 'je te briserai pauvre mortel'."

"Mais ce sont des documents formateurs pour le travail, maître!" Gémis le familier.


A quelque pas de la dans l'obscurité, deux yeux verts regardent la voiture partir avec satisfaction. La seconde partie du plan est déjà un succès assuré. L'appareil photo n'est pas encore détruit, mais il va l'être: la non-révocation de Smörk le prouve.

Cela fait déjà deux démons disponibles pour les quelques jours à venir en comptant celui des Apocrastipholiens, il ne lui en manque plus qu'un.

L'appareil peut attendre, pour l'heure l'observateur décide d'arroser la nouvelle. Et de payer un verre à une vieille connaissance.




La boutique est un capharnaüm terrible d'objets hétéroclites. Il est très difficile de circuler sans faire tomber des piles de vieilleries bonnes pour la poubelle, d'autant plus que l'endroit est mal éclairé. Ça sent le renfermé et la poussière.

Mais Francis a une bonne excuse: il est antiquaire. Quoi que cette activité n'occupe qu'une petite partie de ses journées, car Francis est aussi alcoolique.

Il gratte ses cheveux en bataille puis sa barbe de trois jours, perplexe. Un généreux donateur anonyme a disposé une bouteille d'un excellent pur malt sur sa caisse, et une annonce découpée dans un journal. Il n'a pas la moindre idée de ce qui lui a valu ce cadeau, et pourtant il a été relativement conscient ces deux dernières semaines.

Malgré des souvenirs très clairs des jours précédents, il n'a pas le moindre indice. Il attrape l'annonce en espérant y trouver une réponse.

"Gnagnagna Philippe... blabla extra-lucide... gna exorcise votre maison. Ramassis de conneries."

Francis ne se sent pas beaucoup plus éclairé et la réflexion a réveillé son mal de tête. Il a aussi la bouche pâteuse et se sent un peu nauséeux. Par chance, il connaît bien le remède à ces symptômes: soigner le mal par le mal. Et il se trouve que le médicament est disponible en quantité et qualité.

Il y a toujours un verre à portée de main à la caisse. La bouteille est ouverte et il se sert un échantillon. Diable comme le nectar embaume. Francis n'est pas exactement un amateur raffiné, il boirait de la térébenthine s'il en avait en stock, mais là ça se voit que c'est du bon. Même la couleur est mieux que d'habitude. Même le son du liquide est mieux que d'habitude. Ou alors il est biaisé parce-qu'il a très soif.

Dans tout les cas, cette bouteille sera vide d'ici demain matin même s'il doit y passer la nuit. C'est une question de respect envers le bienfaiteur inconnu.


Environs 80 centilitres plus tard, la migraine vient juste de disparaître quand le téléphone commence à sonner. Ni un grognement menaçant, ni une bordée de jurons inarticulés ne suffisent à l'arrêter. Elle semble décidée à continuer jusqu'à ce qu'il décroche.

Francis est vaguement conscient qu'il est très tard pour appeler les gens et qu'il n'est pas en état d'employer d'autres syllabes que "Ghaa" et "Mmmphh". Il décide de répondre quand même, juste pour arrêter la sonnerie stridente.

"Ghaammmphh?"

La seule réponse est la tonalité, et ça sonne toujours. Il secoue l'appareil et le frappe contre le comptoir, à tout hasard, mais ça ne donne pas de meilleur résultat. Pourtant il n'y a qu'une seule ligne ici.

Sa bonne humeur commençant à s'effriter, il tente de repérer la source de nuisance sonore. Cela semble être un vieux combiné rouge. Une personne sensée aurait rejeté l'hypothèse immédiatement: le fil du combiné a été arraché et il manque le reste de l'appareil. En particulier les morceaux qui sonnent et celui qu'on enfonce dans le mur. En ce moment précis, Francis fait donc preuve d'une grande ouverture d'esprit.

Il titube jusqu'à l'objet en renversant tout sur son passage, s'en empare fermement et le soulève. La sonnerie s'éteint instantanément.

"Mmmphh! Ghaa?"

Le combiné émet une sorte de coassement, beaucoup de bruit blanc et finalement une voix féminine étrange et lointaine.

"Bonsoir monsieur Francis, je suis heureuse de vous entendre à nouveau cela faisait longtemps. Je ne vous dérange pas j'espère?"

"Ogfrrmmmm..." Les mots manquent à l'homme ivre pour bien faire passer son mécontentement mais il s'étonne lui même par sa créativité, compte tenu des circonstances.

"J'en suis enchantée. Alors j'arrive, préparez moi le chargement habituel s'il vous plaît."

Le combiné redevient silencieux mais Francis prends tout de même soin de le "raccrocher" violemment.

Il retourne s'asseoir au près de sa bouteille. Ses hallucinations peuvent bien aller se faire voir, si elles veulent vraiment faire des affaires avec lui elles n'ont qu'à aller chercher leur chocolat toutes seules. Il est hors de question qu'il lève le petit doigt cette nuit.

Francis n'est pas très commerçant lorsqu'il est saoûl. A vrai dire, quant il est à jeun non plus.


Bien qu'il l'ignore, Francis est un passeur. Un portail humain. Son détachement progressif de la réalité physique suite à ce qu'il ait sombré dans l'alcool en fait un point d'accès facile à notre monde pour ceux qui se trouvent "de l'autre côté". C'est le genre de petites opportunités que les démons n'aiment pas manquer alors, un jour, l'homme à cessé de voir les classiques serpents et araignées lors de ses crises de délirium.

Vu que la boutique est dans une rue passante, complètement entourée d'incrédules, les visiteurs ne peuvent pas aller bien loin. C'est déjà suffisant pour faire du commerce avec l'antiquaire.

Les bricoles de la boutique n'ont aucune valeur ni dans ce monde, ni dans l'autre, la démone avait immédiatement cherché autre chose. Pour spéculer, elle voulait un produit facile à se procurer, dont le transfert n'attirerait pas trop l'attention et rare dans son monde. Francis lui est un homme aux goûts simples et ses désirs étaient évidents. Ainsi commençât un fructueux échange alcool contre chocolat.


Un placard s'ouvre doucement en grinçant. Elle n'arrive pas à chaque fois par le même endroit, mais toujours par un coin sombre: le placard, le dessous de l'escalier, sous le lit... La tête reptilienne se glisse dans l'ouverture pour voir l'antiquaire affalé dans son siège.

Bien qu'elle fasse de gros efforts pour ne pas l'effrayer et le paie bien, Francis est visiblement dérangé par ses visites. Au point de commencer à limiter sa consommation d'alcool et de refermer le passage de plus en plus longtemps. Ça fait presque deux semaines qu'elle n'a pas pu venir, et elle espère anxieusement que le chocolat sera là.

Il n'y en a pas de trace dans la pièce, mais ça n'était pas encore inquiétant. Elle décide de laisser l'humain cuver tranquillement.

La démone entre totalement dans notre réalité, elle ressemble à un gros lézard sombre de la taille d'un homme. Elle s'avance entre les piles d'objets en prenant garde de ne pas les déranger. C'est facile avec son corps agile et serpentiforme. Sa queue balaye ses pas dans la poussière pour ne pas laisser de traces, inutile de rendre les choses plus difficiles.

Elle ouvre sans hésiter la porte de l'arrière boutique et va droit au réfrigérateur. Sa patte se serre sur la poignée et elle prend une grande inspiration. Elle l'ouvre. Joie et soulagement: l'appareil est rempli jusqu'à raz bord de boites de chocolat bon marché.

"Joli travail Francis. C'est très bien."

Sa langue s'étend et elle avale l'odeur. C'est parfait. Pourtant il y a quelque-chose qui ne va pas, mais elle n'arrive pas à savoir quoi. Ce n'est pas le moment d'y réfléchir, elle peut être révoquée à chaque seconde. Elle se dépêche d'empiler les boites dans ses bras et retourne dans la boutique les décharger dans le placard.

Savoir que la marchandise est enfin arrivée à bon port lui réchauffe le cœur et calme ses doutes. Il ne reste plus qu'à payer l'humain. Elle sort deux caisses de bouteilles de lait du placard. Les caisses et les bouteilles viennent de chez les hommes leur contenu en revanche, qui n'a rien d'un produit laitier, est une distillation des démons.


Alors qu'elle s'approche de l'humain pour poser son salaire près de lui, elle comprend soudainement. La bouteille. Il a une bouteille dans la main, qui ne vient pas de chez elle et qui est trop chère pour qu'il se la soit payée lui-même.

Elle émet un sifflement contrarié. Peut être qu'il a réussi a conclure une bonne vente? Après tout c'est une bonne nouvelle, c'est ce qui a rouvert le portail cette nuit.

Elle regarde le bazar sans valeur, qu'elle connaît déjà bien. Non, ça ne tient pas une seconde. Quelqu'un d'autre commerce avec son humain et ça, c'est inacceptable.

Il a les yeux fermés et il ronfle doucement, c'est le moment d'en profiter. Elle pose ses caisses, courbe le cou pour avancer son museau et renifler la bouteille.

Sous l'odeur d'alcool et celle, assez forte, de l'antiquaire, elle détecte celle d'un humain qu'elle ne connaît pas.

"Ssssaleté."

Elle se redresse, raide sous l'effet d'une montée de colère. Il ne faut pas s'énerver, et surtout pas piquer une crise devant l'humain. Elle regarde rapidement autour d'elle au cas où il y aurait le moindre autre indice. L'annonce découpée est toujours bien visible sur le comptoir. Ses yeux s'écarquillent en le lisant. L'humain en est au point de chercher à la chasser! Ce Philippe pourrait même bien être son concurrent, si c'est un vrai médium capable de reconnaître un passeur quand il en croise un.

"Sssssaleté!"

Francis grogne et bouge un peu, elle fait deux pas précipités en arrière. Par chance il ne se réveille pas complètement, sinon il aurait vraiment été effrayé en voyant son expression. Elle a tous les crocs dehors et lutte pour se calmer. Mais ça ne fonctionne pas si bien que ça.

"Sssaleté. Ssaleté. Sssssaleté!"

Elle confisque l'annonce et repart par l'armoire en claquant la porte, décidée à ne pas en rester là.




Smörk a fermé tous les volets de l'appartement, pour éviter qu'on ne le voie. Pour une fois qu'il a la permission de passer du temps à la maison rien ne doit arriver. Philippe est encore au lit à s'offrir une bonne grasse matinée alors il en a profité pour faire une razzia sur la cuisine et s'installer devant une bonne série Z.

Le téléphone se met à sonner. Smörk avale une énorme bouchée de céréales et balance la boite sur le canapé, puis fait descendre avec une gorgée de lait bue directement au carton.

Il va sans dire que le familier est strictement interdit de téléphone. Il décroche pourtant le combiné sans l'ombre d'une hésitation.


"Ouuuiiii?"

"Grrmllmgrrrlm. Monsieur Philippe?" C'est la voix d'un vieil homme au téléphone.

Smörk hésite à répondre affirmativement mais il sait que sa voix aiguë sonne trop comme celle d'une femme ou d'un enfant. "Non monsieur, je suis sa secrétaire. Mais vous pouvez me parler comme à lui. Que... Aie!"

"Mademoiselle?"

Ayant a demi assommé son familier d'un solide coup de journal, l'édition du dimanche avec suppléments, Philippe s'empare du téléphone. "Philippe, voyant extra-lucide, je vous écoute."

"Grrmllml... Voila, c'est assez gênant à vrai dire... Grmmlmmggrrmm..."

"Je vous écoute, parlez un peu plus fort s'il vous plaît, je vous entends très mal." C'est d'autant plus vrai que Smörk est en train de se plaindre de mauvais traitements. Il le repousse du pied en lui faisant signe de se calmer.

"Gmmmvoila. Nous avons un démon, c'est un chat. Mais un démon néanmoins. Qui est arrivé... suite à un incident. Et donc ce ch... ce démon est sous le reliquaire de Saint Aneulph et il a creusé un trou pour manger nos fromages. Nous avions projeté de l'affamer, mais ça ne vas pas fonctionner... Pour tout vous dire nous ne savons plus que faire..." Il y a une pause plus longue "...Monsieur Philippe? Vous êtes toujours là?"

Philippe est toujours en ligne mais un peu pris de cours. "Oui. Oui je suis toujours là. C'est... un cas très intéressant." En tout cas c'est une première, et pourtant le voyant à déjà côtoyé deux ou trois cas gratinés dans l'exercice de son métier. Il est partagé entre la curiosité et un réflexe plus sensé de se débarrasser en douceur du vieux fou.

Smörk a réussi à attraper l'écouteur et s'amuse beaucoup. "Excellent! Prends le maître, il faut aller voir ça!"

Le téléphone continue, pendant que Philippe essaye de remettre la main sur son journal. "Grrmllggrrml. C'est une affaire d'une importance capitale pour nous. Et nous sommes prêt à y mettre toutes nos économies monsieur Philippe. On nous a beaucoup parlé de vous en bien, d'anciens adept... amis très proches. Nous vous offrons 10.000 euros si vous pouvez capturer ce démon pour nous et garder votre langue."

10.000 euros? Soudainement le bonhomme vient de monter en flèche dans l'estime de Philippe. Il y a un risque réel qu'il soit complètement sénile et pas du tout solvable, mais ça vaut la peine de le prendre. "Vous souhaitez que j'attrape un chat pour vous, et que je reste discret. Pour 10.000 euros. C'est bien ça?"

"Oui. Un chat démoniaque." Le médium ajoute mentalement "mangeur de fromage".

"J'arrive immédiatement. Quelle est votre adresse, monsieur?"


Père Bartholomé doit répéter son adresse trois fois avant que Philippe ne parvienne à la noter, à cause d'interférences: Smörk est en train de rire à gorge déployée et il a caché le journal sous le canapé. Philippe la lui relis pour être certain d'avoir bien compris et raccroche enfin.

"Smörk, qu'est-ce que je t'avais dit à propos du téléphone?"

"De répondre vite s'il sonnait pour éviter que ça ne te réveille?"

"Non."

"Qu'il faut toujours le laisser sonner au moins trois fois pour ne pas donner l'impression d'attendre désespérément un appel, surtout quand il indique que c'est Adeline au bout du fil?"

"Correct, mais ce n'était pas la réponse que j'attendais." Le jeune homme sait très bien qu'essayer de faire avouer quoi que ce soit à Smörk est une cause perdue. Il abandonne, sans grand regret car il a une punition toute prête. "Tu réalises que pour une fois le client fournit son propre fantôme? Je ne vais pas avoir besoin de t'avoir dans les pattes, tu restes ici tout seul, Smörk."

"Tout seul à la maison? Sans personne pour me surveiller?" Le familier a un large sourire.

D'un seul coup, ça ne parait plus être une si bonne idée. Philippe prends mentalement note de toujours acheter au moins un appareil photo de secours pour ne plus jamais se retrouver dans cette situation. "Arg... Tu marque un point."


Philippe est assailli par un pressentiment désagréable alors qu'il ouvre la placard où sont rangés son manteau et ses chaussures. Il fait noir là-dedans. D'un revers de la main il écarte brusquement le manteau. Il n'y a rien du tout caché derrière. Smörk est occupé à passer des vêtements d'enfants, qui le dissimuleront un peu, et ne vois pas l'inquiétude de son maître. Il a l'air tout à fait calme alors que ses sens sont plus aiguisés que ceux d'un humain.

Le doute demeure, entêtant, et le médium est habitué à faire confiance en son intuition. Smörk. Si un humain qui perds le fil de la réalité peut devenir un passeur, un démon qui prends trop ses aises dans notre monde peut avoir le même effet. Mais probablement uniquement dans les lieux qui lui sont très familiers.

Maintenant qu'il y réfléchit, il n'a pas jamais été très strict quant à la discipline de la créature. Le démon est un véritable ami qui, un jour par ci, une nuit par là, commence à avoir passé pas mal de temps dans cet appartement.

C'est une bonne chose de l'emmener faire un tour ailleurs. Et il va falloir songer à déménager. Il se dit que les chances pour que l'endroit soit actuellement un portail, qu'un démon hostile veuille le visiter et qu'il en connaisse l'adresse sont infimes. L'avertissement est sûrement prémonitoire et non une alerte immédiate.

Il se détends un peu. Malgré tout, pour la première fois depuis qu'il n'est plus un enfant, il a une furieuse envie d'aller regarder sous le lit s'il n'y a pas un méchant monstre. Il aimerait vraiment avoir un appareil photo sous la main.

"Smörk, dépêche toi. On sort." Il n'ira pas voir sans arme. Les rues sont remplies d'incrédules et il sera en sécurité une fois dehors. Il décide de dormir à l'hôtel cette nuit et de ne pas revenir avant d'être passé au magasin de photo.

On n'est jamais trop prudent.


En fait, il n'y a pas de méchant monstre sous le lit: il se trouve derrière le canapé.


Philippe se prépare à ouvrir la porte.




Au bas de la rue, dans un coin sombre, deux yeux verts essayent d'y voir à travers les volets de l'appartement. Sans succès. Frère Benjamin, curieusement moins sénile que d'ordinaire, range les jumelles à vision nocturne dans leur étuis avec soin. Alors que le jour se lève, le gadget hors de prix n'est plus d'aucune utilité.

Il est très inquiet car son plan a pris une tournure imprévue: l'idée de départ était d'inciter l'antiquaire à la fois à s'imbiber copieusement et à faire appel à Philippe, créant ainsi de bonnes conditions pour réunir deux des trois démons. Le dernier il l'a déjà importé lui-même, ou plus exactement il a facilement mis l'idée dans la tête de Bartholomé et Michael.

Il ne lui resterait plus alors qu'à aller récupérer le chat, facile à déloger avec un balais même s'il a fait semblant du contraire, et l'emmener au rendez-vous. Sans oublier de détruire l'appareil photo à la première occasion, il ne faut jamais être négligent au risque de créer un paradoxe temporel.

Il a pris soin d'habituer les autres à ce qu'il se charge des courses, se perde ou oublie ce qu'il était allé faire une fois sur deux et soit toujours long à revenir. Ainsi il a été facile de s'occuper de la filature du médium sans éveiller de soupçons.

Et puis il a sorti son pendule pour vérifier que le familier était toujours là et découvert que la démone se trouvait dans l'immeuble. C'est une grosse surprise.

Quant au coup de téléphone du père supérieur, c'est aussi un faux pas: il n'y a pas tant de médiums ayant une bonne réputation dans la région et Bartholomé a réellement entendu beaucoup de bien de Philippe... et décidé d'avoir recours à une aide extérieure lorsqu'on s'en est pris à sa précieuse réserve de fromage.


Benjamin est très inquiet. La démone pourrait bien tuer Philippe, qui n'est même pas protégé par l'incrédulité. Ce serait un vrai problème pour la suite. Il se demande si son plan tiens toujours ou est déjà à l'eau mais manque encore cruellement d'informations pour saisir tout ce qui se passe. Et ces sacrés volets qui sont fermés! Si ça se trouve, c'est déjà un carnage à l'intérieur. Le sentiment d'impuissance est intenable.

Il hésite une dernière fois et s'avance vers l'immeuble. Tant pis, il a besoin de la démone mais sa dépouille froide fera aussi bien l'affaire que si elle était en vie, il va prendre les choses en main. Il fouille dans la sacoche qu'il porte en bandoulière et sort un pistolet noir, qu'il charge et dissimule sous son manteau. C'est un très vieil objet, comme son propriétaire, mais il a toujours été bien entretenu et reste en parfait état de marche. Comme son propriétaire.


L'ennuis c'est le bruit. Il réfléchit alors qu'il grimpe les escaliers: le médium habite au troisième et à cette heure de la matinée la plupart des habitants des autres appartements sont chez eux. Ça pouvait difficilement tomber plus mal. Aussi alerte qu'il soit encore, Benjamin ne se voit pas du tout abattre la démone au cran d'arrêt ni courir pour s'enfuir avec elle sur le dos.

Sans compter que si on la voie, même morte, elle sera révoquée par l'incrédulité.

Plan B, aller au plus simple: s'il n'y a qu'un coup de feu et pas d'autres bruits de lute, il y a de bonnes chances pour que personne ne réagisse. Au pire il y aura quelques curieux dans l'escalier et la police débarquera seulement après cinq ou dix minutes. Ça peut suffire s'il ne perds pas son temps. Il va attendre qu'elle en ai finit avec Philippe et son familier, il sait qu'il peut compter sur son habilité et sur sa discrétion. Ensuite il rentrera, il lui collera une balle bien nette entre les deux yeux, emballera les deux bestioles dans des sacs poubelle et les balancera par la fenêtre. Les volets sont encore fermés dans la rue et il y a un bosquet de buissons juste au bon endroit. Il sortira calmement sans se faire remarquer parmi les curieux et, ce sera la partie la plus aléatoire, se dépêchera de charger ses sacs dans la voiture en espérant que personne ne s'en mêle.

C'est sale, c'est risqué mais c'est un plan et il n'en a pas de meilleur.


Il est à la porte. Après un coup d'oeil aux alentours, il passe le pistolet dans sa main gauche et fouille dans sa sacoche pour en sortir quelques crochets. Il n'aime pas du tout les serrures modernes, elles sont difficiles et longues à ouvrir. Mais sûrement pas impénétrables comme les fabricants le prétendent.

Délicatement pour ne faire aucun bruit, il glisse un premier instrument au fond de la serrure. A tâtons, il joue avec la tige pour repérer la goupille la plus profonde lorsque le crochet se met à vibrer d'une façon qui ne lui est pas familière.

Il plisse le front et comprends brusquement: il n'a que le temps d'arracher l'outil en toute hâte que la clef introduite de l'autre côté tourne. Aussi vite que possible, il enfourne son arme et son crochet sous son manteau. Il n'y a aucune cachette qu'il puisse atteindre avant que la porte ne s'ouvre, mais il a le temps de se retourner et de baisser la tête.


Entrouvrant la porte de quelques centimètres, Philippe ne voit que le dos d'un vieux bonhomme voûté qui se hâte doucement vers l'ascenseur. Il le laisse passer et attends que la machine commence à descendre. La voie des escaliers semble dégagée. Après s'être assuré que Smörk est bien dissimulé sous sa grosse capuche et son écharpe, il sort de chez lui.




Quelle idiote! La démone tourne en rond dans l'appartement vide en fulminant de rage. Elle détruirait bien tout l'intérieur à grands coups de griffes et de queue mais elle veut économiser ses conséquences pour pouvoir agir encore sur ce monde. Tout était pourtant très bien parti, c'était parfait et inespéré: une voie royale par portail droit chez son ennemi, un appartement aux fenêtres bien fermées, aucun témoin. Elle n'aurait pas pu rêver mieux.

Mais il avait fallu qu'elle hésite, qu'elle prenne le temps d'observer l'adversaire, c'était un médium après tout. Et voila que le téléphone avait sonné et que la proie lui avait filé entre les pattes. Elle avait été prise de court.

Le pire c'est qu'elle est sure qu'il l'a repérée avant de partir. Il ne reviendra pas sans être préparé au combat.

"Ssssaleté de sssaleté de ssssaleté de SSSSALETE!"

Avoir crié l'aide à se calmer suffisamment pour se remettre à réfléchir. Elle n'est pas du genre à abandonner au premier problème rencontré.


La bonne nouvelle, c'est qu'elle sait où il va. C'est une chance qu'il ait relu l'adresse a voix haute pour la vérifier.

La mauvaise nouvelle c'est qu'il va falloir traverser la moitié de la ville, à une heure de grande circulation d'incrédules, et une route de campagne pour l'atteindre. Si possible vite, il ne devrait pas passer des heures à capturer un chat et, lui, il a une voiture.


Après mure réflexion, elle se commande une pizza. Une margarita: ce n'est pas sa préférée, mais c'est la plus rapide à préparer. Pas trop cuite. Et deux grandes bouteilles d'eau pétillante, pour atteindre le prix minimal pour la livraison.


C'est bon d'habiter une grande ville, pendant un moment elle a bien cru ne pas trouver de chaîne ouverte si tôt un dimanche. Au pire, il y aurait toujours eu des petits restaurants exotiques très travailleurs, en marge du droit du travail, et qui acceptent n'importe-quelle commande à n'importe-quel moment. Mais elle déteste la nourriture exotique.

Cinq minutes plus tard, elle reprends le téléphone pour une autre commande, à deux pâtés de maison d'ici. Et puis une troisième.




Philippe à l'habitude des urgences: ses meilleurs clients l'appellent souvent en pleine nuit où peu avant le lever du soleil, en pleine panique. Il a donc de quoi déjeuner légèrement dans la voiture et il conduit d'une seule main en avalant quelques biscuits au chocolat. Dans sa hâte il est parti les mains vides, avec seulement son appareil photo cassé qui ne servira pas à grand chose pour capturer un chat.

Il a des gants et un sac de couchage dans le coffre, ça devrait suffire pour improviser. Le médium est un peu nerveux car une part de lui se demande ce qu'il arrivera à l'animal qu'il compte attraper pour un client passablement perturbé. Il essaye d'éviter d'y penser.

Smörk gratte depuis l'intérieur du coffre. "C'est encore loin?"

"Reste tranquille. Je te met de la musique, ça t'occupera." Il répands des miettes sur l'auto-radio alors qu'il cherche une station musicale le biscuit à la main. La pâte fragile cède et la moitié du biscuit tombe pour rouler sous son siège. Il manque d'écraser un livreur de pizza sur sa moto, qui conduit comme un fou, alors qu'il essaye de le récupérer.

"Merde!" Philippe à broyé le biscuit, fait une embardée et freiné d'un coup sec. Il y a eu un choc sourd à l'intérieur du coffre. "Ça vas bien Smörk?"


Il y a une odeur acre et alcoolique qui se répands dans l'habitacle. Le familier se met à tousser sans parvenir à répondre mais il comprends facilement: cornes plus gros bidon de liquide lave-vitre. Est-ce que ce truc est toxique?

Il faut réagir vite mais il ne peut pas montrer son familier au beau milieu de la rue. Sans réfléchir, il accélère et fonce vers l'ouverture d'un parking souterrain qu'il vient de repérer.

La voiture s'immobilise dans un crissement de pneus et, sans se soucier de vérifier qu'il n'y a personne aux alentours, Philippe se précipite pour ouvrir le coffre.

Smörk saute dehors aussitôt et tousse et crache en tentant de reprendre son souffle. Il a toujours le bidon au bout d'une corne et ce dernier est encore a moitié plein. Le médium l'empêche de se relever et de se déverser encore plus de liquide en plein visage. Le familier est aveuglé et se frotte les yeux, il est trempé et tremblant de froid alors que le produit s'évapore rapidement et il suffoque à moitié.

"Aaaie... ça brûle!"

Philippe tire sur le bidon pour l'extraire mais n'arrive pas à le dégager sans traîner la créature en avant. "Bat des ailes, ça te donnera de l'air frais."

Smörk s'exécute, poussant le nuage de gaz sur Philippe qui se met à tousser à son tours. Par chance, cela lui permet de reprendre son souffle et la traction supplémentaire a raison du bidon qui s'arrache enfin de la corne avec un crissement très désagréable.

"Aaah... ça griffe! Et ça brûle!"

Le médium jette le bidon contre le mur de toutes ses forces et se dépêche de rattraper le sac de couchage dans le coffre. La moitié seulement est trempée et il utilise le reste pour éponger la face de Smörk. Puis il pense à sa bouteille de jus de fruit et l'utilise pour un rinçage.

Smörk est maintenant complètement trempé de liquide sucré mais calmé. Il se frotte encore les yeux un moment en grognant. Apparemment il n'a rien de grave.

Philippe soupire de soulagement et réalise qu'il est dans un lieu public où n'importe-qui peut pénétrer à tout moment, que Smörk s'est débarrassé de ses vêtements trempés et qu'il est bien visible qu'il n'a rien d'humain, et qu'avec tout le liquide imbibé dans la moquette du coffre il n'est pas question de le ré-enfermer là dedans.

La journée commence bien.


Tout ça, pour Philippe, c'est un accident naturel. C'est contrariant mais logique. S'il avait su où se rendait le livreur qu'il a manqué de peu, que le biscuit qui l'a distrait avait été le premier produit d'import d'une certaine démone avant le chocolat pur et tout ce qui s'est produit depuis hier soir, ça lui semblerait autrement plus suspect. Les bons voyants ne croient pas aux coïncidences. Une chose en laquelle ils croient en revanche c'est que la magie est comme une masse d'eau retenue une digue: elle a très envie de vous mouiller et, si la moindre fissure apparaît vas commencer à vous arroser tout en creusant de plus en plus de nouveaux trous. Plus il y en aura qui sera libéré et plus vite le débit augmentera jusqu'à ce que la digue finisse par céder complètement.

En ce moment, la magie est en train de connecter un joli trajet entre la petite fissure créée par l'invocation d'un certain chat et le déluge d'une cérémonie prévue pour ce soir par Benjamin: elle éclabousse doucement les intervenants en faussant les probabilités normales pour les entraîner dans une danse de plus en plus chaotique.

De nombreux comploteurs tordus ont commis la même erreur que Benjamin dans le passé: ne jamais faire de plan pour une veille de cérémonie importante. En général ça se termine très mal.




Une heure. Le médium avait promis à Bartholomé qu'il arriverait en une vingtaine de minutes et ça fait déjà une heure qu'il l'attends. Il n'a même pas rappelé pour s'excuser ou justifier de son retard. Entre temps, le chat sous le reliquaire est devenu de plus en plus agité et est passé du grec au français pour proférer ses insanités. Le père supérieur a du mal à faire face à une telle agressivité verbale. C'est Michael qui monte la garde pour éviter que le démon ne s'enfuie: en bon scientifique il est très intéressé par toutes les nouvelles expressions que ce travail lui donne l'occasion d'apprendre.

Pour couronner le tout, Benjamin est porté manquant juste au moment où l'on a le plus besoin de lui. Le vieux bonhomme est peut-être gâteux mais il sait y faire avec les animaux rebelles. Il a aussi un je-ne-sais-quoi de rassurant qui manque à cet instant au père supérieur.

Sur le moment, l'idée qu'il aille chercher de nouvelles bougies pour remplacer toutes celles consommées lors de l'invocation avait plu à Bartholomé. Même si les bougies ne servent jamais, le père aime que les choses soit propres et nettes et que ses réserves soient pleines à toute heure. Maintenant il réalise qu'il aurait du remettre ça a plus tard et que Benjamin ne reviendra peut être pas avant ce soir. Le temps qu'il retrouve sa mémoire et son chemin.

"Grrmlgrmml pas aidé grmmlggrrrlmll tout faire sois-même."

Puisque c'est comme ça, Bartholomé va régler l'affaire tout seul une bonne fois pour toute. La décision le soulage. Plus qu'il ne l'aurait imaginé même, il y a quelque-chose d'enthousiasmant et de libérateur à prendre les choses en main ainsi. Pourtant Bartholomé est le père supérieur ici, c'est toujours lui qui a pris les décisions: il ne voit pas ce que celle-ci à de différent des autres.


Benjamin, il le sait, est un chasseur repenti. Il a encore son équipement dont une sorte d'épuisette pour ramasser les canards tombés dans l'eau, si le père supérieur se souvient bien. Bartholomé frappe à la porte de la chambre du frère avant de réaliser la futilité de son geste.

L'habitude est forte. Bizarrement, bien qu'il ait tout droit d'inspecter les cellules de ses frères à tout moment, le père supérieur ressent une pointe d'angoisse et de mauvaise conscience. Grommelant pour se donner du courage, il tourne franchement la poignée.

C'est fermé. Il essaye encore une fois, avec plus de poigne, pour en être certain. C'est vraiment fermé. Ça c'est un manquement aux règles, un Apocrastipholien n'a rien à cacher à ses frères. En particulier à son père supérieur. Bartholomé en vient instantanément à la conclusion logique que tout individu passablement strict et obtus doté d'une forme d'autorité tire lorsqu'il se trouve devant une porte fermée: on lui cache quelque chose. Et ça, non d'une pipe, il va avoir le fin mot de l'histoire et tout de suite. Même s'il doit défoncer la porte.


Michael lève la tête du calepin dans lequel il est en train de prendre des notes. Le chat commence à se calmer, probablement parce-qu'il fatigue, mais il recommencera sans aucun doute d'ici un moment: c'est ce qui s'est passé pendant toute la nuit. Le frère lui-même commence à être épuisé. Pour une fois, il regrette que l'Ordre ai volontairement détruit le téléphone de l'église car si Bartholomé n'avait pas eu à sortir pour trouver une cabine téléphonique et que le médium avait pu entendre par lui-même à quel point la situation était agitée ici il se serait sans doute dépêché un peu plus.

Pour ne rien arranger, depuis que Benjamin est parti il est l'unique défouloir du père qui vient prendre le relais lorsque le chat devient silencieux. Justement il arrive. Michael soupire. Tout ceci est bien du tracas, juste pour détruire l'humanité un peu en avance...

"Grrmlggml passe partout!"

"Pardon?"

"Mon passe partout. Où est-il?"

Il réfléchit à la question. La plupart du temps, le passe partout est utilisé pour ouvrir la cave et justement, cette nuit même... "Il doit encore être sur la porte de la cave, mon père."

Et Bartholomé est déjà reparti. Michael se demande quels sont les projets du père. Il s'en est tiré à meilleur compte que d'habitude.

...ou peut être pas, Bartholomé est déjà de retours et toujours aussi remonté. "Grrmlgmll bloqué!"


Il faut arracher quelques bribes d'informations au père supérieur avec précaution. Il semble qu'il veuille inspecter la chambre de Benjamin et que la porte lui résiste. "Pourquoi ne pas simplement attendre son retour?"

"Il n'en est pas question. Cette porte N'A PAS à être fermée. Je la veut ouverte immédiatement, et peu importe comment." Il a l'air tout à fait sérieux.

"Et bien... C'est une vieille porte mon père. J'imagine qu'en faisant bras de levier avec un tournevis dans l'embrasure..." Il s'arrête brusquement, se rappelant que son supérieur n'a jamais été un manuel. "Je pourrais m'en occuper si vous voulez. Vous n'avez qu'à prendre ma place le temps que j'y aille."

Bartholomé est d'un naturel soupçonneux. La porte fermée a réveillé sa paranoïa de petit chef et il est intimement convaincu que ses frères sont du genre à se serrer les coudes en complotant de mauvais coups. Laisser Michael seul au risque qu'il détruise les preuve de ce qu'il doit découvrir ne lui plaît pas du tout.

Il se renfrogne encore plus. "Grrmlgmm. Il n'en est pas question, je viens avec vous."

Les deux regardent le reliquaire.




Plan C. Si la démone doit retourner dans son monde, se dit Benjamin alors que l'ascenseur descends vers le rez de chaussée, c'est déjà fait. Mais il y a encore une chance pour qu'elle reste à l'affût dans l'appartement pour guetter le retours du médium. Il manque de temps pour pouvoir vérifier et le pendule est resté dans la voiture, il va devoir croiser les doigts.

Dans tous les cas, elle vient de devenir une cible secondaire: puisqu'il perds le contrôle de la situation il va tenter de s'emparer par la force du démon dont la position est sur le point de devenir la plus imprévisible, Smörk.


Il a quelques secondes avant l'arrivée du médium qui a choisit l'escalier. C'est largement suffisant pour rejoindre sa voiture et se baisser assez derrière la portière pour devenir invisible. Ses deux cibles arrivent à point nommé et se dépêchent de monter à bord de leur propre véhicule. Il les laisse partir et prendre un peu d'avance.

La filature est facile. Philippe est très distrait et regarde à peine la route devant lui, encore moins ce qui se passe derrière, quant au démon il est enfermé dans le coffre d'où ses sens performants ne peuvent rien détecter. En plus, ils sont sur un trajet que Benjamin connaît bien. Sans difficulté, il les accompagne à bonne distance en se faufilant dans la circulation. La densité de voitures est elle aussi idéale, elles commencent à être assez nombreuses pour qu'il ne soit pas trop voyant sans rendre ses manoeuvres difficiles.

Il profite de ce moment pour se détendre et se calmer. La concentration l'aide à évacuer le stress qu'il vient de vivre. Il se sent à nouveau contrôler la situation: si la démone quitte l'appartement, il la retrouvera chez l'antiquaire. Le chat est en sécurité. Le lapin volant semble bien parti pour sortir de la ville où son interception discrète sera plus facile. Le plan propre et bien huilé qu'il avait monté prends un tours plus brutal mais le succès n'est plus aussi compromis.


A son tours, Benjamin fait une embardée pour éviter un livreur de pizza qui a surgit devant lui alors qu'il doublait une voiture. Il reprends très vite le contrôle et se ré-insère dans sa file, résistant à l'envie de klaxonner rageusement. Le moment est mal choisit pour se faire remarquer. Il regarde le jeune fou du volant s'éloigner et disparaître dans son rétro-viseur puis reviens sur Philippe.

La cible n'est plus en vue, elle a dû tourner au coin de la rue. Le frère accélère un peu pour réduire la distance car il y a un carrefour un peu plus loin où le médium risque de changer de direction.

Il passe le coin de rue et cherche la voiture des yeux. Elle a totalement disparu. "Bon sang, comment a-t-il fait ça!"

Il a une vue assez dégagée tout autour de lui et il n'a perdu sa cible de vue que pendant une poignée de seconde. Il ne peut penser à aucune explication accidentelle pour un tel tours de passe-passe: Philippe est plus doué qu'il n'en avait l'air, il l'a repéré et il l'a semé.

Mais comment? Il est encore temps de battre l'adversaire, mais chaque seconde qu'il lui laisse diminue ses chances. Il cherche toutes les solutions probables...




La démone espionne la rue par une fente du volet de l'appartement. Le livreur arrive enfin, il n'a pas été très long. Les trois sacs isothermes sur son porte-bagage confirment que ses calculs étaient exact: il n'y avait encore qu'un livreur à la pizzeria, il a hérité de ses trois commandes, il a commencé par l'immeuble le plus proche. Comme son timing est serré, il est très pressé.

Il s'arrête de façon assez brusque sur le trottoir. Elle se rapproche jusqu'à ce que son museau touche le volet, c'est là qu'on vas voir si elle est réellement habile. Sinon ce n'est pas encore dramatique, juste un léger handicap, mais elle serait assez déçue.

Il vide un des sacs, regarde autour de lui pour vérifier que la rue est déserte, enlève son casque. Et le laisse accroché sur une des poignées du guidon, c'est gagné. Ultime bonus supplémentaire, il va même jusqu'à laisser tourner le moteur. Elle a un large sourire, il est encore plus bête qu'elle ne l'espérait. Elle ne sait pas que, à sa décharge, son trajet a été assez mouvementé.

La sonnette retentis. Elle vas décrocher l'interphone.

"Oui?"

"C'est le livreur de pizza madame."

"Parfait, je vous ouvre. Je suis au troisième étage."

Elle attends qu'il vienne frapper à sa porte, pour se donner le maximum de temps.


Il frappe. Elle ouvre les volets, constate que le rue est déserte, et dévale le mur de l'immeuble avec souplesse en enfonçant ses griffes dans le crépis. La démone a emprunté des habits à Philippe et est mal fagotée dans un jean large et sous un long manteau, avec une lourde écharpe et une cagoule. Elle passe le casque, monte sur la moto et enroule sa queue comme elle peut dans le sac isotherme vide pour la cacher. Les deux autres sacs, elle se les met en bandoulière de façon à ce qu'ils pendent sur le côté et dissimulent un peu ses jambes trop courtes.

Ainsi déguisée, la démone ne ressemble pas vraiment à un homme normal: trop filiforme, des bras trop courts, une façon peu naturelle de bouger, et son costume est bien loin de l'uniforme des livreurs.

Mais elle n'a plus l'air d'un gros lézard et c'est bien suffisant. Pendant qu'elle roulera à tombeau ouvert sans s'arrêter pour laisser le temps aux curieux de s'interroger, elle ne devrait pas attirer trop l'attention sur elle.

Elle démarre et commence à accélérer. La moto fais une ou deux embardées, elle connaît la théorie mais n'a jamais piloté ce genre d'engin humain. Elle s'en tire très bien, grâce à un équilibre et des réflexes hors pair: au bout de la rue déjà elle pilote avec aisance.

Le livreur met deux secondes à réaliser au bruit qu'il vient de se faire voler son véhicule. Le temps qu'il descende en courant dans les escaliers, elle est déjà loin.


La démone a pris soin de repérer sa destination sur une carte en attendant sa livraison, elle fonce sans la moindre hésitation et avec le mépris le plus total du code de la route. La sensation est grisante: le vent, visiter la ville en plein jour, tous les incrédules qui la voient passer de très près et lèvent le poing pour lui lancer des invectives sans pourtant qu'elle soit révoquée.

Les sacs ballottent sur ses pattes. Si elle continue à ce rythme, les pizzas seront encore chaudes quand elle arrivera à destination. Elle compte bien tout manger car toute la matière terrestre qu'elle pourra assimiler est autant d'ancrage dans ce monde. Ça n'est rien de miraculeux, mais ça lui fera gagner quelques précieuses conséquences.

Deux piétons engagés sur un passage doivent pratiquement se jeter à terre pour l'éviter alors qu'elle ignore un feu rouge. C'est très satisfaisant mais, en parlant de conséquences, c'est du gâchis. Elle n'est pas ici pour s'amuser mais pour les affaires, alors elle ralenti légèrement. 100km/h en plein centre ville, c'est tout à fait suffisant.

Elle parvient sans encombre à destination.


Elle s'arrête à bonne distance de l'église et prends le temps de se débarrasser des vêtements et d'engloutir les deux pizzas tout en observant les alentours. La voiture du devin est introuvable, pourtant il a eu largement le temps d'arriver avant elle. Méfiance. Les environs sont très boisés et le familier se cache probablement quelque part, il ne faudra pas le négliger non plus.

L'église n'est pas un lieu très accueillant pour elle, certains moines croient aux démons mais ils en ont une vision très négative. La démone est athée, elle ne crois ni en dieu ni au diable et pour elle une croix n'est que deux bouts de bois croisés, mais il ne faut pas sous-estimer la puissance de révocation d'un symbole lorsque c'est un homme plein de foi et de haine qui le brandit.

Il va falloir s'approcher prudemment et discrètement. C'est une de ses spécialités.

Elle disparaît dans les fourrés les plus proches.




"Poussez, mais poussez donc, bon sang!"

Michael dirait bien au père supérieur qu'il fait tout son possible et qu'il apprécierait un coup de main en plus des encouragements, mais ce ne serait pas une bonne idée.

Avec un grognement, il arrive à mettre en branle l'armoire qui finit par glisser en avant. Elle bute contre le reliquaire, d'où montent de nouvelles insultes colorées. Il n'est pas mécontent que ce soit terminé, en fait il regrette de ne pas avoir eu l'idée plus tôt.

"Si nous avions eu l'idée de bloquer le chat avec un meuble plus tôt, nous aurions pu dormir un peu." Le ton est plaintif et accusateur, mais le responsable officiel des idées ne relève pas le sous entendus: Bartholomé est déjà reparti vers la chambre qu'il veut fouiller.


Michael donne un léger coup de pied dans l'armoire et vas chercher la caisse à outils en traînant juste ce qu'il peut sans se faire houspiller. Il fait froid et il a l'étrange impression que quelque-chose ne va pas. Un sentiment indistinct d'être observé. Il s'arrête pour regarder autour de lui. C'est un petit débarras rempli de bric à brac, en particulier divers récipients pour la fabrication du fromage. Il n'y a rien de menaçant ici. Il repère finalement des carreaux brisés à la fenêtre.

Ils étaient intact hier, il en est sûr. En tout cas ça explique le vent frais.

Inquiet, il s'approche de la fenêtre en serrant très fort son tournevis contre lui. Est-il possible qu'on veuille les cambrioler? Eux qui n'ont que si peu de biens matériels? Il regarde tous les coins sombres, à l'affût et très mal à l'aise. C'est seulement là qu'il réalise la taille du trou dans la fenêtre: il est assez gros, mais certainement pas au point qu'un être humain puisse s'y glisser. Il se remet à respirer librement en se traitant intérieurement d'idiot.

Bartholomé attends toujours, il vaut mieux qu'il cesse de traînasser. Il rejoint son père supérieur au plus vite.


La porte de la chambre de Benjamin est vieille et vermoulue, Michael a encore une bonne poigne et il est pressé d'en finir pour que le père cesse de raller. La serrure rends vite l'âme sous les assauts forcenés du tournevis. Plus de vingt centimètres de bois finissent par céder avec un crissement grinçant et ma porte s'entrouvre toute seule.

"Grmmggmmm... Vous auriez pu faire attention. Tout de même, quelle brutalité."

"Mais enfin, c'est vous-même qui..."

Bartholomé le coupe d'une main levée avec autorité et s'élance. Il va enfin avoir sa réponse.

La pièce est minuscule et spartiate. Il y a une armoire a vêtements, un lit assez dur et une croix au mur pour tout ornement. Le tout est bien propre et rangé. Il n'y a pas l'ombre d'un objet suspect ou illicite. Le père supérieur ne sait pas exactement à quoi il s'attendait, mais il est un peu déçu.

Il ne s'arrête pourtant pas en si bon chemin et ouvre l'armoire en grand. L'inspection est rapide: une bure de rechange, des piles de sous-vêtements... le meuble est pratiquement vide.

Michael regarde tout ça et son expression devient trop narquoise au goût du père supérieur. La situation va devenir très gênante s'il ne trouve rien d'incriminant.

"Ah ah!" Bartholomé vient de se pencher et de repérer une valise sous le lit. Son comparse s'avance pour l'aider à la tirer bien en vue, mu plus par la curiosité que par une soudaine obéissance spontanée.

La valise est fermée, mais le tournevis fait merveille une fois encore. Le contenus est répandu sur le lit: des bottes en caoutchouc, un pantalon solide, une chemise, un gilet, une gibecière, un de ces ridicules chapeaux a oreilles, quelques appeaux, un magazine de chasse et l'épuisette, démontée en plusieurs parties, qu'il cherchait au départ. Ce sont les souvenirs, tout à fait autorisés, de l'ancienne activité préférée du frère. A part les armes dont il s'est séparé lorsqu'il a rejoint l'ordre.

Le père est affreusement déçu, mais au moins il a là une échappatoire digne à la situation. Il s'empare de l'épuisette et assemble les deux parties du manche.

"Grrmllgrrrmll... voila. Je vous l'avais bien dit."

En fait il n'a jamais rien dit de son plan à Michael. Mais ce dernier est pour une fois assez malin pour ne pas en rajouter.


Juste avant de passer la porte, Bartholomé à une nouvelle idée. Il hésite: il peut abandonner et partir sans avoir avoué s'être trompé au sujet de l'honnêteté de Benjamin, ou il peut faire une dernière vérification. C'est quitte ou double. Le père supérieur n'est pas joueur, mais il déteste avoir tors. Alors il tente sa chance.

"Attendez un instant." Il revient près du lit dont il arrache la couverture impeccablement bordée et retire l'oreiller. "Frère Michael, aidez-moi à retourner ce matelas."

Lorsque les deux hommes tirent sur le côté du matelas, celui-ci s'ouvre avec un bruit de tissus déchiré au lieu de se soulever. Une fente a été découpée dans l'enveloppe et dans la mousse et, coincés à l'intérieur, il y a quelques livres.

Des livres tout à fait interdits.

"Ah ah!" Fait Bartholomé avec jubilation. Et puis il saisit la gravité de la situation et son sourire s'évanouit. Ils se regardent tous les deux. "Michael, ramassez moi tout ça et suivez moi."

Il pousse la porte mais elle ne s'ouvre pas, comme s'il y avait un obstacle placé derrière. Plus loin dans le bâtiments un sourd bruit de chute retentis suivit de celui de verre brisé. Le son et sa direction semblent indiquer que l'armoire retenant le démon prisonnier vient d'être renversée.

Il secoue la porte plus vigoureusement, très vite rejoint par Michael qui tente de l'aider.

Elle résiste...




Benjamin ne comprends toujours pas comment Philippe à réussi à lui échapper. Faute de mieux il parcours désespérément les rues transversales en tournant autour du dernier endroit où il l'a vu, en pure perte. Il perds son temps, et il ne peut pas se le permettre. C'est seulement à ce moment là qu'il se rappelle qu'il peut pister Smörk au pendule.

Ça n'est pas si facile de conduire tout en manipulant l'objet, mais au moins la boule argentée s'oriente sans la moindre hésitation. Il ne lui faut pas longtemps pour revenir sur ses pas et trouver le parking sous-terrain.

Ça colle parfaitement. Pour réussir ce tours de passe-passe, le médium à du arriver au bon endroit au bon moment et manoeuvrer avec précision pendant les quelques courtes secondes de distraction qu'il a eu: il est très fort. Il a eu tors de le sous-estimer mais après ça, ce n'est pas prêt de se reproduire.

En rentrant il voit tout de suite qu'il ne s'est pas trompé: la voiture est garée tout prêt, vide. Il y a une flaque d'un liquide à l'odeur très forte. Il vérifie que la sécurité de son arme est enlevée et la cache de nouveau sous son manteau avant de sortir de sa voiture.

D'après le bidon crevé, le liquide est un produit lave vitre. C'est malin: Benjamin aurait pu faire la même chose s'il craignait d'avoir été pisté par des chiens, si toute fois il avait eu une telle présence d'esprit. "Très fort. Vraiment très très fort. Mais tu n'a aucune idée de qui est après toi on dirait, fiston."

Effectivement, le fait que le jeune homme se protège de chiens inexistants indique que son savoir est incomplet. Il se demande quelles informations il a et lesquelles lui manquent.

Et tout état de cause, décide-t-il, il en sait beaucoup trop. Il va devoir s'en débarrasser si l'occasion se présente, il y a bien plus d'inconnues dans l'équation en ce moment qu'il ne peut en tolérer.


A partir de maintenant, il va falloir être prudent car l'adversaire peut lui avoir tendu un piège. Le parking a de nombreuses sorties et plusieurs escaliers, le pendule pointe vers la porte la plus proche.

Le familier est immobile à moins de 50 mètres à en juger par l'amplitude et le rythme du balancement. L'hypothèse du piège se confirme.

C'est bien, le lieu désert lui convient et il n'aimait pas l'idée de devoir courir. Il s'avance dans l'escalier, monte quelques volées de marches et s'arrête devant la porte de toilettes publiques. Ils sont là dedans.

Benjamin tends l'oreille. Il n'y a personne aux alentours ni aucune activité détectable derrière la porte. Après une rapide réflexion il décide que, même s'il est attendu, la meilleure approche est l'attaque frontale.

Le pistolet bien tendu en avant et serré entre ses deux mains, il ouvre la porte d'un grand coup de pied.




"Grmlggmll... C'est inconcevable! Frère Benjamin, je vous somme d'ouvrir cette porte immédiatement!"

Il n'y a aucune réponse à l'ultimatum. Michael, qui se souvient des carreaux brisés, s'inquiète. "Et si... ce n'était pas frère Benjamin qui nous a enfermé, mon père?"

"Ne soyez pas ridicule, personne ne vient jamais ici." Bartholomé fronce les sourcils et se souvient qu'il a invité un hérétique il y a environs une heure. Évidement... Apocrastiphol les a toujours mis en garde contre la fourberie des incroyants mais après tout ce temps, le père supérieur s'est relâché et à baissé sa garde. Il s'en veut amèrement pour une si grossière erreur. "LE VOYANT! IL NOUS VOLE NOTRE CHAT! IL VEUT EMPÊCHER LA DTH!"

Il a beau se jeter contre la porte comme un fou furieux, rien n'y fait. Fait exceptionnel, Michael est d'accord avec son supérieur et il hoche la tête en regardant sa pile de livres de sorcellerie. "C'est Benjamin, mon père, il nous a trahi. Je l'ai vu poser des questions à nos autres frères sur ce Philippe il y a longtemps, mais sur le moment ça m'avait parût innocent."

"Et bien vous auriez pu faire attention!"

Michael rougit et balbutie quelque-chose. Bartholomé réalise que lui aussi se souvient de ces faits mais n'y avait pas pris garde. Il a été injuste, même si crier le soulage un peu. "Grrlmmmgmm bon. C'est trop tard maintenant de toutes façons, essayons de nous calmer et de trouver une solution."

Michael hoche la tête vigoureusement et se met à feuilleter un des livres qu'il tiens, ouvrant les pages marquées de vieux morceaux de journaux et annotées. On ne lit pas les livres interdits, c'est malsain et dangereux. Le père supérieur se dresse tout raide à cette vue et est sur le point de réagir vertement mais il réalise que l'explication de ce qui ce produit en ce moment se trouve probablement dans ces livres. Si c'est le cas, Michael est le seul à pouvoir la trouver.

Des situations désespérées appellent des réponses exceptionnelles, lui même tenait un livre interdit ce matin pour l'invocation. Il ravale sa colère et se détourne vers la porte, pendant que le frère cherche des réponses, lui va trouver comment sortir d'ici. Benjamin ne perds rien pour attendre.


Si Bartholomé est tellement furieux qu'il en oublie de crier et se met à agir, c'est qu'il a de bonnes raisons d'être inquiet. Les livres de magie ont appartenu au gourou Apocrastiphol, qui se targuait secrètement d'être un puissant sorcier. Officiellement, le Maître étudiait ces ouvrage afin de percer les secrets de l'Ennemi pour mieux le combattre. Étant seul assez fort et pur pour pouvoir les lire sans risquer la corruption, il les gardait jalousement.

En réalité, l'homme était complètement fou et n'avait jamais eu assez de connaissances ni de rationalisme pour en tirer le moindre enseignement. Pourtant, les grimoires étaient tout à fait authentiques et d'une valeur et d'une puissance inestimables.

Benjamin ne s'y était pas trompé. Lui aussi était un apprenti sorcier, mais bien plus sérieux et discipliné. D'un genre différent de Philippe, il n'était pas né d'une famille instruite dans les arts magiques et n'avait pu compter que sur sa propre détermination et son intelligence pour apprendre. Les livres, il les avait traqués d'antiquaires en antiquaires et de musées en musées, suivant comme un détective leur histoire et leurs changements de propriétaires.

Il en avait trouvé quelques uns déjà avant de tomber sur la mine d'or que représentait Apocrastiphol, un fils à papa gâté, nanti d'une collection exceptionnelle mais incapable de l'apprécier.

C'est pour cette collection et pour elle seule qu'il était rentré dans la secte. Comme tous les autres adeptes, il s'y était coupé du monde et y avait englouti tout son argent. Ça n'importait pas, la puissance valait tous les sacrifices et, s'il jouait le jeu, Benjamin ne les avait jamais laissé lui laver le cerveau. Il était fort.

Hélas Apocrastiphol était loin d'être stupide et extrêmement paranoïaque. Il avait aussi un goût très sûr concernant ses choix en alarmes et coffres forts, et quelques fanatiques dévoués comme gardiens. Mettre la main sur son trésor n'avait pas été simple.

Et puis un beau jour, il avait enfin eu les combinaisons dont il avait besoin. Ça avait même été facile. C'est fou tout ce qu'on peut obtenir lorsqu'on le demande gentiment et poliment... surtout quand l'homme à qui on le demande est en pleine attaque cardiaque et que c'est vous qui avez sa boite de médicaments.

Après la mort du gourou, Benjamin était resté dans la secte le temps d'étudier. Il voulait garder un profil bas, se moquait de l'inconfort tant qu'il progressait vers son but... et Bartholomé et le cultivé Michael pouvaient encore lui être utile s'il les manipulait bien. Il les avait gardé dans sa toile tandis qu'il laissait partir les autres.


En se penchant pour regarder par la fente laissée par l'ouverture brutale de la porte, Bartholomé découvre ce qui la bloque: c'est une simple chaise, inclinée et coincée sous la poignée. Il est très surpris qu'un dispositif d'apparence aussi précaire suffise à l'arrêter ainsi.

Tout ce qu'il suffirait de faire serait de taper dans les pieds de la chaise pour qu'elle tombe et les libère. Il cherche un orifice assez grand pour y passer le manche de l'épuisette, en vain. Le bas de porte est assez élevé, mais reste très insuffisant. C'est très énervant que de se voir emprisonné par un obstacle si ridicule.

Pour la dixième fois au moins, il saisit la poignée à deux mains et la secoue de toutes ses forces. Pour la dixième fois au moins, cette technique ne produit aucun résultat.

Le père supérieur à soudain une illumination, un trait d'ingéniosité pratique tout à fait rarissime chez lui. Fébrile il va chercher le magasine de chasse. Avec précautions il le pose sur le sol, le pli des feuillets orienté vers la porte, et vise bien en regardant par la fente.

Il compte jusqu'à trois puis, d'un beau geste ferme et bien souple, pousse le magazine en avant en lui donnant autant d'accélération que possible. La couverture en papier glacé glisse à merveille sur le parquet bien propre et disparaît à toute allure sous la porte. Il y a un léger "toc" lorsque le magazine vas heurter un des pieds de la chaise, suivit par un long grincement et des grattements à la porte lorsqu'elle glisse jusqu'au sol.

Bartholomé est aussi fier qu'un enfant qui vient de réaliser une prouesse de grande personne et se tourne vers son frère. A son grand regret, Michael est plongé dans sa lecture et à raté l'acte héroïque. Ce dernier ne relève le nez que lorsqu'il entends la porte s'ouvrir, poussant et traînant la chaise à grand bruit.

Il est blanc comme linge. "Je... je crois que Benjamin veut invoquer un démon, mon père."

Le père supérieur hausse les épaules. Le frère, pourtant si malin d'habitude, lis les livres interdits et tout ce qu'il trouve à dire ce sont des évidences? "Évidement, et nous l'avons même déjà fait. A ce propos, arrêtez de lire et venez m'aider à le rattraper: il n'est sûrement plus sous le reliquaire."

"Non non... pas celui là. Je veut dire... Un autre. Un plus gros."




En se rapprochant de l'église, la démone ne sent toujours pas l'odeur de Philippe. C'est d'autant plus étrange qu'elle ressent la présence de ce qu'elle pense être son familier à l'intérieur du bâtiment. Il aurait été logique que le devin rentre mais que sa créature reste dehors à l'abris des yeux des incrédules... le contraire n'a pas de sens.

Elle est pragmatique: lorsqu'il lui manque des informations, elle ne perds pas son temps en conjectures mais agit pour compléter son savoir. Elle fait le tours de l'église pour localiser un point d'entrée discret.

Il y a une fenêtre donnant sur un débarras, c'est fermé par une porte et assez à l'écart des autres pièces. Ça fera l'affaire. Elle ramasse une pierre et casse quelques carreaux de la fenêtre, en plusieurs fois et par petits coups pour limiter le bruit, puis arrache une ou deux traverses en bois. Le trou est suffisant pour qu'elle s'insinue à l'intérieur.


Elle va poser sa tête sur la porte et écoute. Deux hommes discutent. L'un d'entre eux à l'air énervé mais elle ne parvient pas à comprendre ce qu'ils se racontent. Aucune des voix ne ressemble à celle de Philippe.

Il y a des pas, un silence, encore une brève discussion et de nouveaux pas. Cette fois, un des hommes vient vers elle. La pièce est pleine de cachettes et elle n'a aucun mal à trouver un coin sombre où se dissimuler.

Un moine assez âgé rentre et prends un tourne-vis dans une boite à outils. Il semble alarmé quand il remarque le trou de la fenêtre mais se calme rapidement. Apparemment il a d'autres choses plus urgentes à régler et il se dépêche de repartir.

Elle ressort de l'ombre, contrariée. Ça n'est qu'un petit incident sans gravité mais elle déteste ces imperfections dans ses approches. Ce n'est vraiment pas de chance qu'il ait du venir justement ici et justement maintenant. Il y a un bruit de bois torturé très intéressant dehors et elle s'enhardis à entrebâiller la porte pour voir ce qui se passe. Les deux hommes viennent de forcer une serrure pour rentrer dans une pièce.

C'est étrange, mais c'est aussi une excellente opportunité: lorsqu'elle cherchait une entrée possible, elle a vu que la seule fenêtre de la chambre où ils se trouvent était trop petite pour laisser sortir un humain et elle n'a repéré personne d'autre dans l'église.

Elle s'empare d'une chaise à l'assise défoncée qui était stoquée dans le débarras, s'avance silencieusement dans le couloir et enferme les deux humains. Ils n'ont même pas encore remarqué ce qui se passait. Ça devrait lui laisser quelques minutes pour s'occuper du familier en toute tranquillité.


Dans la pièce principale, il y a une étagère poussée devant un vieux meuble de très mauvais goût et à la forte odeur de fromage. Tout ceci devient de plus en plus incompréhensible. Par ailleurs, l'endroit ressemble plus à un squat qu'a une église en activité et pourtant il restait des moines.

Une des lames vermoulues du plancher grince sous ses pattes et l'armoire se met soudainement à proférer des insanités. Le démon est là dessous, et il n'a pas la voix de Smörk.

Les démons sont relativement rares dans ce monde, trois au même endroit dans des circonstances peu claires, ça sent l'accumulation de coïncidences malheureuses. Or elle partage à se sujet la même opinion que les devins, à part que sa première pensée n'est pas "comment empêcher que l'effet de digue ne dégénère?" mais "quel parti puis-je tirer du chaos qui vas bientôt régner ici?".

Mais il y a une question plus pressante, le nouveau démon. Peut il servir à quelque-chose si elle le libère ou risque-t-il plus d'être une complication supplémentaire? Elle renifle l'air et détecte une odeur de chat sous celle de l'endroit, il a donc été invoqué dans un corps terrestre. Ça lui donne une bonne persistance, ce qui peut être un atout précieux, et le rends physiquement faible et fragile comparé à elle. De plus il en sait peut-être d'avantage sur la situation et l'information est une denrée sans prix. C'est décidé, elle l'intègre dans son équipe.

Elle plante ses griffes dans le bord de l'armoire et la projette littéralement au sol.

Cette démonstration de force cloue le bec au beau parleur. Il est évident que ce n'est pas l'oeuvre des frères. Après une hésitation, un museau blanc pointe de sous le reliquaire pour voir ce qui se passe. Pendant ce temps, les humains alertés par le bruit ont commencé à essayer de sortir.

"Ssssalut cousin. Je pense qu'il est temps de partir d'ici."

Le chat a de nombreuses questions, mais il est d'accord avec elle. Il est aussi extrêmement soulagé et impatient de quitter cet enfers. Il hoche la tête sans commentaires et la suit vers la grande porte.




Philippe jette le sac de couchage et la bouteille vide dans le coffre qu'il referme sans perdre de temps. La voiture est à peu près bien garée, il attrape son familier par la patte et s'engouffre par la première porte qu'il trouve: n'importe-où est mieux qu'ici où des témoins peuvent arriver de tout les côtés à chaque instant.

Trottinant aussi vite que Smörk arrive à le suivre, il fonce tout droit vers les toilettes. Il indique un des lavabos à sa créature.

"Je monte la garde à la porte. Rince toi là aussi vite que tu peut et va te cacher dans le box du fond."

Smörk obéit. "Qu'est-ce qu'on vas faire, maître?"

"Je ne peut pas te faire sortir comme ça, il te faut de nouveaux vêtements. Il y a un magasin qui ouvre le dimanche à moins de cinq minutes d'ici." Il regarde le démon et ne peut cacher une franche inquiétude. "Je vais être obligé de te laisser tout seul ici. Mais je reviens aussi vite que possible."

Smörk termine déjà sa douche, inondant généreusement le sol lorsqu'il saute par terre et s'ébroue. Lui non plus n'aime pas du tout cette idée, mais il n'y a rien à faire d'autre. "Tu ne traînera pas, hein? C'est promis?"

"Je te le promet. Maintenant vas vite te cacher. Et ne laisse pas une traînée d'eau derrière toi."

Le familier se secoue encore un peu et trottine vers un des box. Il s'y enferme et grimpe sur le siège des toilettes pour que ses pattes ne soient pas visible du dehors.

Philippe part.


Depuis qu'il est au service de Philippe, Smörk n'a jamais été abandonné seul dans un lieu public. Il passe le plus clair de son temps révoqué, mais quant le médium l'invoque il s'occupe bien de lui. Il se montre aussi à quelques incrédules pour le travail, mais dans un cadre bien contrôlé. Être lâché en pleine ville c'est autre chose. Ça peut tourner de façon très désagréable pour lui et jusqu'au retours de son maître il n'a aucun protecteur. Or Smörk est tout à fait mortel, s'il n'a pas la chance d'être révoqué en cas d'accident...

Il secoue la tête, très mal à l'aise. Il remarque alors des bruits dans l'escalier. Un homme approche, il essaye d'être discret mais ce n'est pas suffisant pour échapper à son ouïe fine.

Déjà de retours? Ça ne fais que quelques minutes que Philippe est sorti... Smörk hésite entre trépigner de joie ou commencer à paniquer.

Il sursaute et manque de tomber lorsque la porte s'ouvre à grand bruit.

"LÈVE LES MAINS!"


Smörk se couvre le museau des deux pattes pour ne pas laisser échapper un cris de surprise. Ça n'est pas son maître, et qui que ce puisse être, il ne viens pas ici uniquement pour soulager un besoin naturel. L'homme se met à avancer lentement et il réalise que le demi disque rouge indiquant que la porte de sa cachette est la seule fermée ne laisse pas de doute quant à sa position. L'homme vient tout droit sur lui. Il n'y a aucun moyen de fuir.

"Démon Smeurk, je sais que tu es dans ce box. Je suis armé et je ne suis pas incrédule. Si tu veut vivre, sort doucement avec les pattes derrière la tête. Je ne te ferais aucun mal si tu ne fais pas l'idiot."

Il connaît même son nom! Le familier respire difficilement et il a une grosse boule dans la gorge, il n'y a pas d'alternatives.

"Je... je sort. Ne tirez pas, je vais ouvrir la porte."




"Détruire l'humanité, rien que ça?" La démone secoue la tête d'un air agacé, décidément tout le monde en à après son affaire. Mais elle a du mal à prendre les moines au sérieux.

"C'est ça, ils sont complètement frappés je te dit! Heureusement que tu m'a tiré de là, je ne sait même pas ce qu'ils auraient pu me faire."

"Oui, et j'espère que tu ne l'oubliera pas. Commence par me raconter mieux ce qu'ils essayent de faire."

Le chat s'étire et sautille en rond, heureux de pouvoir se dégourdir les pattes, alors qu'il s'explique. "Il voulait contacter mon boss, je suis du Cercle du Commerce et des Transports..." Il marque une pause en la regardant d'un air interrogatif.

"Moi aussi." Admet-elle, la plupart des démons sur terre sont des Commerçants Transporteurs. Elle lui fais signe de poursuivre.

"...et c'est là que ça devient flou. Le vieux avait une histoire bizarre de guerre entre le bien et le mal, avec un grand combat final. Genre classique, la lubie d'humain traditionnelle, mais dans la sienne il y a une trêve. Et alors il voulait contacter un certain Mezmeroth pour signer l'abolition de la trêve et se battre tout de suite."

"Avec le Cercle C&T? C'est plus dans les cordes de Diplomatie et Espionnage pourtant."

"Oui je sais bien. Et puis on n'a pas des Mezmeroth chez nous... ou alors un sous-directeur d'il y a quelques années?"

Elle secoue la tête, elle a toujours été ambitieuse et à commencé à grimper les échelons très vite alors elle connaît bien l'histoire des Cercles. "Non. Ni chez nous, ni chez D&E. Ça n'a absolument aucun sens."

Le chat semble rassuré de l'entendre et, voyant qu'elle semble connaître le sujet, demande à tout hasard. "Dis, on n'est pas en guerre contre les humains, si?"

"Pas à ma connaissance. Ça pourrait être encore une magouille secrète des D&E mais ça m'étonnerait, les dernières frictions qu'on a eu ici remontent à l'inquisition. Depuis les humains sont surtout une source de revenus." Elle réfléchit à tout ça en essayant de trouver ce qu'elle peut en tirer. "Et tu sais pourquoi il tiennent tant à détruire leurs semblables?"

"Pas vraiment non... je crois qu'il veulent se suicider mais qu'ils n'ont pas envie de partir seuls. C'est un truc d'humains."

"Ce sont des manières de sectes. En général ils ont un gourou, une sorte de chef charismatique et manipulateur. A-tu repéré un humain de ce genre?"

"Pas trop... c'est le grand pète-sec leur chef, mais il n'est pas charismatique pour un sou!"

"Alors c'est un simple lieutenant." Elle se demande si Philippe pourrait être le gourou de la secte, elle sait qu'ils habitent souvent à l'écart de la piétaille dans des conditions plus confortables. Mais le médium a un familier, donc il connaît un minimum les démons et n'aurait pas imaginé une histoire aussi abracadabrante. Il n'a été appelé ici que pour le chat. "Un certain Philippe devrait être ici. Est-ce que tu l'a vu?"

"Le médium? Non. D'où j'étais je ne voyais pas grand chose, mais je suis sûr qu'il n'est pas venu: l'ancêtre n'a pas arrêté de raller à cause de ça. Pourquoi, tu veut le voir?"

"On doit parler affaires, oui. Il marche sur mes plate-bandes."

"Oh." Le chat fais une grimace, il ne voudrait pas être à la place de l'humain. "Au fait, c'est quoi tes affaires?"

"Alcool chocolat. Un rapport de 3854,4 pour 1 et le fournisseur est toujours trop soûl pour marchander."

Le chat tente un sifflement admiratif mais il n'a pas l'habitude de son corps actuel. "La classe... eeeuh... dis donc, je suis dans la prospection justement, je réponds aux invocations pour voir où il y a de l'argent à faire avant d'envoyer les commerciaux. Ça t'intéresserait peut-être qu'on bosse ensemble?"

Elle souris, il viens de lui offrir une prise. La réponse aux invocations est un travail ingrat et dangereux qui est réservé aux démons malchanceux qui n'ont pas su percer leur trou. Avec une meilleure place comme carotte il lui sera fidèle. Elle aime être en affaire avec les gens: l'intérêt commun est la seule chose qui lui ai jamais inspiré confiance. "Il faut voir. Fais d'abord tes preuves, bleusaille." Elle cligne de l'oeil. "Si tu me trouve le médium, j'arrange ta mutation."


La démone est satisfaite. La situation reste confuse, ce qui n'est pas étonnant en plein effet de digue, mais elle commence à avoir une meilleure vue d'ensemble. De plus en plus de prises possibles. Il ne lui reste plus qu'a trouver la source de la perturbation magique pour que ça commence réellement à devenir intéressant.

En attendant, il est grand temps de tirer profit de ce qu'elle vient d'apprendre: les deux moines ne sont pas incrédules, donc on peut leur parler. Si on peut leur parler, on peut en tirer un revenus.

Elle s'avance vers l'église, le chat ouvre de grands yeux. "Tu n'a tout de même pas l'intention d'y retourner?"

"Si. Toi reste dehors et ouvre l'oeil au cas ou le médium arriverait. Je ne serais pas très longue."




Benjamin rejoint sa voiture avec le familier sur l'épaule, enfermé dans un sac en toile. La créature n'a pas résisté et il l'a laissé en vie au cas où un otage lui serait utile. Philippe ne s'est pas interposé, le médium a sans doute préféré abandonner Smörk pour couvrir sa propre fuite. C'est décevant de sa part mais tout à son avantage, il reste malgré tout vigilant jusqu'au bout.

Il jette le sac sur le siège passager et démarre. Il quitte le parking au plus vite. Après coup il se dit qu'il aurait du crever les pneus de la voiture de Philippe pour plus de sûreté. Décidément il vieillit et devient négligent. Quoi qu'il en soit, malgré une surveillance constante de son rétroviseur, il ne se voit pas suivit. Après un ou deux kilomètres, il respire plus librement: Philippe est définitivement semé et n'a aucun indice pour le retrouver.

Ça fait déjà un démon dans le sac et un autre pour ainsi dire acquis, reste le problème de la démone. Aller la chercher chez le voyant était déjà problématique avant, ça devient franchement dangereux maintenant qu'il y a eu cet affrontement avec le jeune homme. Pas question de prendre le risque de se laisser retrouver en plein territoire ennemi.

Il reste une solution plus facile: Francis. Avec le passeur il pourra récupérer la démone. Il se rends chez l'antiquaire.


La petite rue est peu fréquentée. Il arrête la voiture juste devant la porte du magasin et regarde à l'intérieur. Francis est étalé sur son siège une bouteille vide à la main et dors d'un sommeil proche du comas. Parfait, ça devrait simplifier les choses. Il descends et tente d'ouvrir la porte. Elle est fermée mais un solide coup de pied suffis à défoncer le contre-plaqué mal assemblé utilisé par l'antiquaire lorsqu'il a "remis à neuf" un magasin en ruines acheté à peu de frais.

Francis s'agite un peu à ce bruit mais il faut le secouer pour qu'il ouvre les yeux. Il prends une expression de douleur en portant les mains à sa tête. "Ghhhmmph?"

"Debout là dedans, il est temps de prendre l'air."

Il attrape l'ivrogne sans ménagement et le force à se lever. Tenant à peine debout et incapable de comprendre ce qui lui arrive, l'autre suit sans vraiment résister alors qu'on le traîne vers la voiture. Tout au plus émet-il des borborygmes interrogatifs et manque-t-il de tomber sur son ravisseur. Benjamin se dit qu'il aurait du commencer par ça: l'enlèvement n'a même pas pris une minute.

Il soulève Smörk, fait s'asseoir Francis, lui recolle le sac sur les genoux et lui passe la ceinture. Sans que personne n'ai assisté à la scène, la voiture repart en direction de l'église.

Toutes les pièces sont en place à présent. Benjamin est beaucoup plus détendu et, bien qu'il ait déjà perdu du temps en trajets, il ne roule pas trop vite. Se faire contrôler par la police en ce moment serait très gênant.


D'ici une vingtaine de minutes il sera arrivé. Il enfermera tout le monde, frères, démons et alcooliques dans la cave et guettera jusqu'a ce que le démone arrive. Ce n'est pas grave si elle n'arrive pas dans la cave avec les autres: les trois créatures ne sont qu'un point de liaison entre les mondes, il suffit que leur matière soit dans un rayon suffisamment proche. Alors il invoquera une créature du troisième monde: l'au delà de l'au delà des démons. Un monstre primitif et assoiffé de sang, mais rempli d'énergie magique.

Dans le principe, c'est un peu comme de lâcher un bidon de napalm dans un théâtre pour faire des braises pour le barbecue: des belles choses sont détruites, des innocents meurent de façon horrible, il y a du sang, des cris et beaucoup de fumée mais ça fonctionne. Et la puissance magique, de nos jours, c'est plus difficile à se procurer que les braises, alors qui veut la fin veut les moyens.




Philippe a fait aussi vite qu'il a pu et il revient avec de quoi habiller son familier. Dans une minute ils vont pouvoir reprendre la voiture et se détendre. Il ouvre la porte, heureux de constater qu'il n'y a personne d'autre sur les lieux et s'avance vers le box. Le demi disque vert indique qu'il est ouvert. Sa gorge se serre et son coeur s'accélère.

"Smörk, ne me fais pas ça mon vieux..."

Il pousse la porte, elle est vide. Mort d'inquiétude, il ouvre tous les box sans trouver trace de son ami.

Il n'aurait jamais du l'abandonner seul, même pour si peu de temps. Il s'en veut énormément.

Par acquis de conscience, il cours dans tout le parking et dans les escaliers en appelant mais il n'est pas surpris de n'avoir aucune réponse. Smörk est joueur, désobéissant et volontiers malicieux, mais il sait se tenir lorsque la situation est dangereuse. En fait, dans son métier mouvementé, il s'est même toujours montré d'un grand professionnalisme, mis à part une certaine propension à sur-jouer.

Si il n'est plus là et ne réponds pas, c'est que quelque-chose de grave s'est passé ici.


Philippe a déjà perdu beaucoup de temps. Il reviens sur ses pas pour rechercher un indice. N'importe quoi. La porte des toilettes porte une magnifique emprunte de pied, on a du l'ouvrir d'un grand coup. Ça confirme ses angoisses mais n'apporte pas de réponses. Il va voir le box. La serrure ne montre pas de trace d'avoir été forcée. Comme souvent dans ce genre d'endroit, l'intérieur est rempli de graphitis obscènes... et si le familier avait laissé son propre message?

Il s'enferme dans le box et cherche un tag griffé, à hauteur de sa poitrine. La plupart des messages sont fait au marqueur, beaucoup contiennent des numéros de téléphone. Alors qu'il laisse ses yeux se promener sur le mur, il tombe sur une prose plus longue: Momo, qui manifestement se sent très seul, est impatient de rencontrer de jeunes hommes bien faits sur la place Jean-Bosh où l'on pourra le reconnaître à son manteau bleu, son écharpe blanche et rouge et son pantalon noir.

Philippe regarde le sac de vêtements qu'il viens d'acheter: un manteau bleu, une écharpe blanche et rouge et un pantalon noir. Il n'y a aucune explication possible pour ça à part une énorme coïncidence car il ne s'est même pas avancé assez pour pouvoir lire l'annonce tout à l'heure.

Il fouille ses poches à la recherche d'une pièce de monnaie.

"Pile pour pair, face pour impair."

Pour les dix chiffres du numéro de Momo, le lancé de pièce donne le bon résultat. C'est une probabilité de moins d'un pour mille. C'est officiel il y a perturbation magique.


Lorsque la magie commence à altérer les probabilités, elle a ses cibles favorites. Tout tends à s'entre-mêler et les évènements à se rejoindre pour elles. Il y a de grandes chances pour que le ravisseur de Smörk croise de nouveau le chemin de Philippe par pure coïncidence, ce qui donne deux lieux où la probabilité de le retrouver est maximale: à l'appartement ou chez le client qu'il allait voir.

L'appartement est le lieu le plus proche, il remonte dans sa voiture encore puante de produit lave-vitre et retourne chez lui.

Philippe perds plus de temps sur ce premier essai, surtout qu'il se montre très précautionneux au cas où il y aurait une créature hostile cachée dans un coin sombre. Ensuite il repart droit vers l'église.




Bartholomé et Michael constatent les dégâts: l'armoire a beaucoup souffert, le fond du reliquaire est cassé, de nombreux fromages ont été écrasés et, surtout, leur démon à disparu. Le voyant est déjà parti avec son butin. Ils sont complètement désemparés. Avant qu'ils n'aient pu faire le point sur la situation, ils entendent des pas sur le parquet de l'entrée. Bartholomé s'élance... pour s'arrêter tout net. Michael, qui essaye de le suivre, le voit tourner au blanc plus vite qu'il n'aurait cru possible. Puis il regarde l'arrivant et reproduit ce petit miracle à son tours.

La créature terrifiante est à la porte, un horrible monstre reptilien à la gueule bardée de dents. La démone tente d'avoir un sourire affable.


Bartholomé recule de quelques pas pour buter sur Michael, suffocant à moitié. Il se reprends suffisamment pour lever le poing commencer à balbutier une formule. La démone n'est pas décidée à se laisser révoquer maintenant.

"Baisse ta main, humain, car c'est toi qui m'a convié ici. Je suis le puissant Mezmeroth. Parle je t'écoute."

Il faut un moment à Bartholomé pour se reprendre. La chose à une voix plutôt féminine mais les démons sont, il pense, souvent androgynes. Aussi horrible qu'elle soit elle semble bien petite pour le monstre de puissance qu'est supposé être l'arch-démon, mais ce n'est sans doute qu'un déguisement. Bien que ce soit arrivé par surprise, il a réussi! Avec de gros efforts, il parvient à se redresser plus dignement et à répondre d'une voix blanche mais sans balbutier.

"Je suis le père supérieur Bartholomé, seul successeur et héritier de l'enseignement d'Apocrastiphol 17ème le Très Croyant. Je suis prêt à annuler la trêve."

"Vraiment?" Elle se penche en avant, très impressionnante et le toise d'un oeil sévère. "A-tu bien réfléchit à ta décision?"

"Ou... Oui! Ma parole est irrévocable! J'en ai le droit et le pouvoir."

"Mmmmm..." Elle semble réfléchir. "Et bien soit."

Bartholomé sent l'adrénaline couler à flot et un sentiment d'incroyable pouvoir. Le sort de l'humanité viens d'être scellé, d'un simple mot de lui. Et puis brusquement, la démone détruit tout d'une seule phrase. "Et que m'offre tu en échange?"

Il reste silencieux. Les démons sont supposés être impatients de venir détruire le monde, c'est un cadeau qu'il lui fait. Elle n'était pas sensée marchander.

"Q... quoi?"

"Que m'offre tu en échange? Je suis Mezmeroth le tout puissant, j'ai de nombreuses responsabilités et un emploi du temps très chargé. Donne moi une raison de le perturber."

"Mais je... N'êtes vous pas impatiente d'en finir?"

Elle hausse les épaules et ment éhontément. "Je suis très patient. Et pour nous, immortels, un siècle n'est rien de plus qu'une seconde. Ne soit pas pingre avec moi, père Bartholomé: pourquoi protéger tes biens alors que nous parlons de déclencher l'apocalypse?"

Il doit concéder que l'argument est raisonnable. "Vous n'avez pas l'intention de marchander sur nos âmes, n'est-ce pas?"

"Non. Je pensait à quelque chose de plus concret. Un paiement en nature, palpable, monnayable."

C'est que les frères n'ont pas grand chose de ce genre.

"...du fromage?" Tente timidement Michael.

"C'est un début. Vous devez bien avoir de l'argent, au moins une réserve pour les besoins courants?"

Bartholomé ne comprends pas ce qu'un arch-démon supérieur peut vouloir faire de ses économies à la veille de la Destruction Totale de l'Humanité, mais qu'importe si ça peut suffire à le décider. "Environs 10.000 euros. Frère Michael, allez chercher la caisse je vous prie."

Les jambes tremblotantes, le frère est ravi de s'éloigner. La démone hoche la tête d'un air satisfait.

"Tout ça commence à ressembler à un marché. Maintenant, parle moi des objets de cultes de cette église. Bougeoirs, statues, argenterie peut-être?"


Lorsque la démone sort enfin de l'église, elle transporte autant de sacs qu'elle peut en porter. Elle a pris tout ce qui avait la moindre valeur à l'intérieur, jusqu'aux ampoules des lampes. C'était aussi facile que de voler sa sucette à un enfant. Les deux pigeons sont même convaincu d'avoir fait une bonne affaire et, ravis, lui font au revoir de la main depuis la porte tandis qu'elle s'enfonce dans la végétation. Pour un peu elle aurait presque des remors. Presque.

Le chat assiste à la scène avec les yeux écarquillés et la gueule béante. Elle n'est pas mécontente de son petit effet.

"Ça mon petit, c'est 17 ans d'expérience sur le terrain. Prends-en de la graine."

"Mais... mais tu leur a donné quoi en échange de tout ça?"

"Rien."

"C'est incroyable... pourtant ce sont des fous furieux! Commet tu as fait ça?"

Mais elle ne réponds pas, quelque-chose a capté son attention. Le chat tends l'oreille et détecte un peu plus tard le bruit d'un véhicule à moteur.

Elle hésite, pesant le pour et le contre entre laisser tomber le médium pour s'occuper de sa nouvelle cargaison ou tout régler d'un coup dés maintenant. C'est la voiture qui la décide, ce sera plus commode pour ramener son butin jusqu'à son passeur habituel. Elle se décharge. "Excellent, les affaires continuent. Va surveiller ça pour moi le temps que je cache la marchandise."




Smörk suit scrupuleusement ce qu'on lui a appris à Diplomatie et Espionnage: en cas de capture ne pas jouer les héros, coopérer et donner le moins d'informations possible en mémorisant celles que l'ennemi laisse échapper. Si on ne te tue pas immédiatement, il est probable que tu ai du temps devant toi. Si tu as des alliés, les laisser agir pour te récupérer est souvent plus sûr que de tenter de t'enfuir par toi même. N'agit pas avant d'avoir fait un point complet de la situation et de l'avoir comprise. Reste calme. On lui a donné un programme point par point et détaillé de la conduite à tenir et des tactiques les plus efficaces, mais c'était il y a des années à une époque où il ne s'imaginait pas en avoir besoin un jour. Il ne se souvient plus que des bases, mais toutes les techniques commencent par "ne fait rien et écoute attentivement".

Il n'a pas bougé ni émis un son depuis qu'on l'a mis dans le sac, même lorsqu'on l'a soulevé pour le reposer sur les genoux d'un homme qui sent fort l'alcool et la sueur. L'homme n'a pas compromis sa tentative de se faire oublier: quelques secondes seulement après s'être assis il s'est rendormi.


Smörk fait le point. Il n'a pas été tué après un bon quart d'heure, ça il se souvient bien que c'est un point très positif. Le ravisseur l'a capturé seul, sans aucune couverture. Il est resté seul, à part l'homme ivre qui ne compte évidement pas pour un équipier. Il n'a pas changé de véhicule ni contacté personne depuis sa capture. Enfin il a procédé à une tâche annexe, récupérer l'autre homme, avant d'avoir fini d'emmener son prisonnier en lieu sûr: c'est un amateur et il n'a pas de soutiens.

Malgré tout, il a retrouvé sa trace dans le lieu ouvert qu'était le parking sous-terrain pendant les quelques minutes où Philippe l'a laissé: il est capable de localiser les démons. Comme ce n'est pas un sorcier répertorié, il n'y a que son maître dans cette région, c'est probablement un autodidacte travaillant au pendule. C'est la pire race de sorciers, souvent ambitieux au point d'être sans scrupules et connaissant des rites puissants sans maîtriser les bases de l'art magique.

S'il en a l'occasion, Smörk le signalera et fera ouvrir une enquête. Ce genre de trouble-fête à toujours posé des problèmes à C&T qui paye un bon prix pour qu'on leur arrange les choses en douceur.

Ivrogne, ivrogne... ça aussi ça lui dit quelque-chose... Francis l'antiquaire? Un passeur répertorié avec qui un importateur local travaille régulièrement, ce serait trop beau pour être vrai. Pourtant ça colle, même si ça devient lourdement suspect. Il grimace, les sorciers autodidactes sont connus pour souvent provoquer des bris de digues catastrophiques. Cette affaire pue.

Il se concentre et ses sens lui confirment l'information. Il est bien sur les genoux d'un passeur, il sent la perturbation de la réalité autour de lui. Elle augmente doucement et régulièrement. Le portail est encore fermé mais si on lui laisse assez de temps, le familier pourra se sauver du sac en rentrant directement dans son monde. Il faut croiser les doigts et espérer que la destination de son ravisseur est encore lointaine.


Il se demande où il est. Smörk n'est pas le James-Bond du Cercle D&E, mais il n'est pas complètement incompétent: comme tout agent de terrain qui se respecte il connaît le plan de sa ville sur le bout des doigts même s'il ne s'y promène jamais. Le stress de sa capture l'a déboussolé et il a commis l'erreur de ne pas repérer où il allait, mais le passage par chez l'antiquaire lui a redonné une position connue. Il suit le trajet avec attention, estimant la vitesse au bruit du moteur, sentant les tournants et les arrêts aux feux, repérant les voies où il y a plus ou moins de circulation. Pour un agent mineur, il est très doué à ce jeu: après tout il circule ici enfermé dans un coffre de voiture depuis des années.

Bientôt, Smörk pense savoir où il va. Ce sera très juste pour que le portail s'ouvre à temps.




Philippe se trouve un endroit bien à l'écart de l'église pour se garer discrètement. Là il trouve la moto d'un livreur de pizza et une pile de vêtements lui appartenant. La piste se confirme: soit un pizaïollo-cambrioleur-naturiste est venu faire un tours à la campagne après avoir volé ses affaires, soit il y avait bien un démon chez lui ce matin et il n'a pas hésité à circuler en ville sous un déguisement grossier. Il tiens sans aucun doute le kidnappeur de son ami et, s'il a abandonné son moyen de transport et ses habits, il ne doit pas être loin.

Le voyant sait que les sens des démons sont plus aiguisés que les siens. S'approcher discrètement va être difficile. Il y a une douce brise qui vient de la direction de l'église, ça l'aidera pour l'odeur. Pour la vue, il abandonne son manteau noir qui tranche trop dans la lumière de la matinée et il repère un chemin à travers les arbres et les buissons qui l'emmènera jusqu'à 10 mètres de l'église sans jamais être à découvert. Quant au bruit il connaît le principe de base: ce n'est pas la façon de marcher qui compte, c'est de regarder où l'on met les pieds. Avec un luxe de précautions, il s'avance tout doucement.


Philippe en est aux deux tiers de son parcours lorsqu'une seconde voiture arrive. Elle vient se garer plus prêt sans chercher à se cacher et il peut voir deux hommes à l'intérieur. L'un d'entre eux dors tandis que le second sort pour se diriger vivement à l'intérieur du bâtiment, Philippe ne regarde que le premier: il a un gros sac sur les genoux. La gorge du médium se serre douloureusement une nouvelle fois à voir que le sac ne bouge pas du tout.

Il fait un premier pas vers la voiture et s'arrête, surpris.

Un chat sur deux pattes s'est précipité sur la voiture dés que le premier homme est rentré dans l'église. Le jeune homme sent la rage monter en lui mais il réalise bien qu'il est impuissant sans l'ombre d'une arme pour combattre: il sait bien qu'il y a une créature plus grosse dans les parages. Il ne peut que le regarder ramasser le sac et retourner dans les fourrés.

Il est de l'autre côté du chemin, le rejoindre sans être vu sera difficile. Pourvu que Smörk soit encore en vie.




Benjamin arrête la voiture et y laisse l'antiquaire, il n'ira nulle part de toutes façons et il ne veut pas l'avoir sur les bras pendant qu'il va emmener Bartholomé et Michael à la cave.

En rentrant il remarque tout de suite un désordre inhabituel, les meubles sont ouverts et leur contenus étalé proprement sur le sol. Il manque des objets, tout ceux qui avaient de la valeur. Un cambriolage? Ça n'est pas possible, pas maintenant!

Le sorcier se met à courir droit vers le reliquaire. Là il trouve une armoire ravagée et le meuble vide de tout produit laitier et de tout félin.

"Non... NON! NON DE DIEU DE NOOOON!" De rage, il achève l'armoire à terre à grand coups de talons en hurlant.

Les deux frères ne sont plus l'urgence principale à présent. Est-il possible que le chat soit encore a proximité? Il sort son pendule.

Contre toute attente, l'objet ne localise pas un ou deux démons. Ils sont là tous les trois, à proximité parfaite et immobiles. Francis à du commencer à "fonctionner" et la démone en a profité pour s'inviter. C'est inespéré, tout peut encore s'arranger à une condition: il est hors de question que les trois créatures utilisent le portail humain pour retourner dans leur monde. Il arme son pistolet. "Monsieur l'antiquaire, votre travail ici est terminé."


Francis s'est lentement réveillé lorsque le bercement des vibrations de la voiture s'est arrêté. Il fait affreusement clair et l'air est terriblement vide des odeurs habituelles. Désorienté, il regarde autour de lui. Il est en pleine campagne, il déteste la campagne, dans un lieu complètement inconnu et son alcool a disparu.

Il titube sur le chemin de très mauvaise humeur et grogne après un arbre faute de meilleure cible sur laquelle déverser sa colère. Par où donc peut se trouver son magasin? Sa tête recommence à lui faire mal et sa précieuse bouteille lui manque. Comme un coup de grâce, les bribes de mémoire qui lui restent lui rappellent qu'il a fini par la vider complètement. C'est une très très mauvaise journée.

Devant lui il y a des arbres et un énorme buisson. Il forment un creux bien sombre. Ça n'est ni mieux ni pire que n'importe quelle autre direction mais il sera à l'abris du soleil qui lui vrille les yeux pour essayer de se souvenir de ce qui l'a amené ici.

Il s'arrête dans l'ombre en entendant des cris de rage venant de l'église. Il semble, pense-t-il avec un certain plaisir, qu'il ne soit pas le seul à passer un moment pénible. Il sourie même d'un air narquois à cette idée. Un vieil homme très mécontent ressort de l'église et retourne à la voiture. Ce pourrait être le coupable de son changement d'air et il a décuvé suffisamment pour s'essayer à prononcer des mots. Il essaye.

"Heeela vouulàà." Il pointe le doigt d'un air accusateur. C'est un bon début et ça se présente plutôt bien, il se trouve très compréhensible. "Gneeshque sse paa..."

Alors que Francis peine sur la phrase plus compliquée, Benjamin se retourne avec surprise. Il le voit, il lève son arme et vise la tête de l'homme ivre. Ce dernier a un geste de recul et disparaît dans l'ombre juste quand le coup de feu part. Son dernier cri de surprise s'interrompt brutalement.

Malgré tout, il a disparu sans que le sorcier ne voie le sang gicler de son front et il n'y a aucun bruit de chute. Pour s'assurer qu'il a terminé son travail, il vide le reste de son chargeur dans le fourré. Il n'y a aucune chance pour que l'antiquaire ai survécu à ça mais, en bon ex-chasseur, il veut voir et toucher le corps qu'il viens d'abattre. Il s'avance donc vers le fourré.


Entre temps, Philippe à finit de parcourir en courant la distance qui les séparait. Il l'entends venir au dernier moment et se retourne juste à temps pour éviter d'être renversé. Le pistolet décoche un solide coup de crosse à la tempe du médium qui tombe à genoux, puis cliquette vers son crane. Benjamin réalise qu'il ne tirera plus. L'adversaire est jeune, c'est un sorcier qui vient de prouver encore une fois qu'il était plein de ressources et il essaye déjà se se relever. Il vaut mieux profiter du temps gagné que de poursuivre un combat qui devient hasardeux et le vieil homme se sauve vers l'église.

Son avance lui a suffis pour rejoindre la porte mais Philippe gagne du terrain. Il donne tout ce qu'il a... et soudain une série de cris retentissent derrière lui: Bartholomé et Michael, alertés par le bruit, étaient revenu vers l'entrée. Dans sa course folle, il les a dépassé sans les voir et eux n'ont pas eu le temps d'intervenir mais ils se sont jetés sur le jeune homme et l'ont intercepté.

Grâce à eux, il atteint la porte de la cave et a le temps de fermer le verrou à double tours. C'est une porte solide et il peut se calmer et reprendre son souffle. Il se met à rire nerveusement, au bord de l'hystérie, puis ferme le second verrou: un ancien que le passe partout n'ouvre pas et dont on a perdu la clef. On l'a remplacé mais on n'a pas pensé à l'enlever. Encore une fois, les choses ont tourné autrement que prévu... mais la partie est irrémédiablement gagnée. Sans le portail, les trois démons ne pourront jamais s'éloigner assez rapidement pour sortir de son rayon d'action avant la fin de sa cérémonie. Il a tout ce dont il a besoin ici et est protégé contre toute intrusion.

Il n'y a plus qu'a se mettre au travail, il descends et rallume quelques bougies.




Encore une minute, juste une petite minute, espère Smörk alors que la voiture ralentis. Le portail est pratiquement ouvert, mais hélas pas tout à fait. Son ravisseur sort de la voiture et s'éloigne, c'est sa dernière chance. Pourvu qu'il prenne son temps... mais voila que quelqu'un qu'il n'a même pas entendu venir ramasse le sac et le transporte plus loin. Les espoirs du familier s'effondrent, si près du but. Lorsque le sac sera ouvert il sera exposé à la vue de tous et cela empêche le passage de portails.


La démone ouvre le sac et il cligne des yeux devant la lumière. Les deux museaux qu'il a devant lui ne sont pas du tout ce qu'il attendait.

La démone fait les présentations, sans citer d'autres noms que celui du familier car les noms sont une source de pouvoir sur les démons. "Petit bleu, je te présente Smörk. D&E, je crois," il hoche la tête affirmativement, "c'est le familier de mon voleur de chocolat. Smörk, un bleu du service de la prospection et moi je suis importatrice. Nous sommes de C&T tous les deux."

Le familier hoche la tête. "Je te connaît oui, tu es référencée. Mais qu'est-ce que c'est que cette histoire de chocolat? Avec mon maître on est plutôt dans l'exorcisme, et on n'arnaque que des humains. Tu doit bien savoir que je n'ai même pas de licence de commerce."

Elle étudie l'argument. Effectivement, seuls les C&T sont officiellement autorisés à importer depuis ce monde. Des trafiques existent mais, avec ses relations, elle serait au courant si un petit démon de son territoire s'y livrait. Elle secoue la tête. "L'effet de digue, bien sûr. Je me suis laissée tromper par les coïncidences." Elle lui tends la patte, qu'il accepte. "Toutes mes excuses, bienvenu dans ce sac de noeuds. Ça me fait plaisir d'avoir un C&T vu ce qui arrive."

Le chat, qui est le seul a ne pas encore avoir compris, s'énerve. "Ça vous dirait de m'expliquer un peu?"

Smörk secoue la tête. "Je regrette mais nous n'avons pas vraiment le temps. J'ai perdu mon humain, Francis est dans la voiture et il y a un sorcier autodidacte qui se balade avec une arme. Il faut faire quelque-chose."

"Mon Francis?" La démone écarquille les yeux, c'est un cadeau incroyable: elle va pouvoir sécuriser la marchandise qu'elle a saisit ici. "C'est magnifique, je vais le mettre en sécurité: il me connaît déjà, inutile de l'effrayer. Bleu, montre à Smörk où est la cargaison et aide le à me la ramener, nous allons la décharger."

Le chat, qui espère toujours une promotion, ne conteste pas. Le familier non plus, ce service ne devrait pas prendre longtemps et la démone est une alliée précieuse qu'il faut ménager.


"Bleu" n'est pas capable de porter grand chose dans son corps actuel mais Smörk se montre étonnement fort et adroit de ses ailes. Ils ont vite fait de rejoindre la démone qui fais des signes à Francis depuis un fourré. L'homme n'a pas l'air de l'avoir remarquée et elle se répugne à se montrer en plein jour au risque de l'effaroucher.

"Ssssourd comme un pot, quand il a bu. Et puis zut je vais le chercher, il n'est même plus en état de paniquer."

C'est le moment que choisit l'homme pour se lever et faire quelques pas vers le buisson. Les trois démons retiennent leur souffle.

"Alllez... petit petit, viens par ici. Soit un bon antiquaire et viens voir maman... SSsssette fois ci, je vais vraiment le chercher."

La coupant une seconde fois dans son élan, il continue et rejoint enfin le buisson. Il se retourne avant de faire le dernier pas, distrait par le chahut dans l'église. Trois paires de pattes sont en train de s'étendre pour l'attraper.

Le sorcier est de retours et cet idiot d'antiquaire attire son attention. Il va falloir remettre son extraction a plus tard pour ne pas être repérés.

Sans la moindre sommation, Benjamin pointe une arme pour tirer. En catastrophe, les trois démons tirent Francis de toutes leurs forces et le happent in extremis de l'autre côté du portail.

La démone vérifie d'abord que son passeur n'a rien: il est terrifié et visiblement complètement dessoûlé mais en bonne santé. Puis elle inventorie sa cargaison d'un coup d'oeil, heureuse de constater que tout est arrivé sans encombre. Enfin elle demande aux deux autres s'ils vont bien.

En ce qui la concerne, l'histoire est terminée. Elle a pris tout ce qu'elle pouvait, elle a retiré ses pions en sécurité et elle n'a pas l'intention de revenir au milieu de la tempête. Dommage pour les moines et pour Philippe, mais ce n'est plus son problème.




Philippe à envoyé bouler Michael sans même le vouloir lorsqu'il l'a percuté. Quand à Bartholomé, il n'est pas de taille à lui tenir tête physiquement. Mais même s'il est très énervé, le jeune homme n'a aucune intention de faire du mal à deux vieux messieurs apparemment paniqués qui ne font sans doute que se défendre.

"Du calme, je ne vous veut aucun mal. Je suis Philippe, le voyant que vous avez appelé."

"C'est vous qui avez volé notre démon!" Bartholomé tente d'avoir l'air menaçant mais il est heureux que son adversaire n'avance pas vers lui.

"Pas du tout. Écoutez, je ne sais pas ce qui se passe ici mais je vous promet que je n'ai rien volé du tout. Je viens d'arriver. Et votre chat est en pleine forme je l'ai croisé dehors." Il se retient d'ajouter qu'il a volé son familier, il veut calmer son interlocuteur sans perdre trop de temps.

"Oh." Le père supérieur se relâche un peu, il réalise que Philippe n'est pas une menace. Il se redresse. "Grrmllggmm... Quoi qu'il en soit, je regrette mais nous n'avons plus besoin de vos services. Et puis nous n'avons plus d'argent alors inutile d'insister. Vous pouvez partir."

Partir? Alors qu'à sa gauche il y a un sorcier armé, qu'il vient de voir abattre un homme sans défense de sang froid, prêt à lancer on ne sait quel sortilège et à sa droite son complice de toujours emporté dans un sac par deux démons? Le jeune homme rougit de colère et doit se contenir pour éviter d'étrangler le vieux fou. "Ce... cet homme que je poursuivait. Il faut l'arrêter, il est très dangereux."

"C'est frère Benjamin. Il veut invoquer une créature du troisième monde." C'est Michael qui vient de parler. Bartholomé le foudroie du regard mais il insiste, la situation est trop grave et il veut l'aide du médium quoi qu'en pense son supérieur.


"Vous êtes sûr de ce que vous dites?"

"Oui. J'ai lu ses livres... mais je ne les ai plus, Mezmeroth nous les a pris avec tout le reste."

Si c'est exact, il faut intervenir immédiatement. Avant même de s'occuper de Smörk: si un portail vers le troisième monde est ouvert le familier cours un bien plus grand danger que tout ce qui peut lui arriver en ce moment, comme tout le monde aux alentours. "Où a-t-il pu aller?"

"Il est probablement dans la cave, c'est le meilleur endroit. C'est là que nous avons invoqué le chat."

Il guide Philippe vers la porte, qui est effectivement fermée. Sombre mais coopératif, Bartholomé tente de l'ouvrir avec le passe-partout.

Michael saute sur la conclusion qui s'impose. "Il a utilisé l'ancien verrou. Celui dont on n'a plus la clef. Donc la porte est fermée de l'intérieur, il est forcement ici." Lorsque deux regards noirs s'abattent sur lui, il s'aperçoit que le plaisir de la déduction l'a fait sourire et se renfrogne rapidement.

"Écartez-vous." Philippe vas chercher un banc qu'il a vu en passant dans la salle principale et l'utilise comme bélier pour s'attaquer à la porte.

Tous ses efforts sont vains. Il entends le sorcier psalmodier des formules dans la cave, commençant son rituel. Au bout d'un moment vient la première bouffée de magie. Une gifle glaciale, un sentiment oppressant et effrayant qui le saisit et manque de lui couper les jambes. Les deux autres ont reculé avec panique, même eux l'ont ressenti. Le portail est ouvert, il est trop tard pour arrêter le sorcier. A présent, il va falloir faire face.


Ces deux phrases, Philippe les a répétées des centaines de fois sans jamais y croire. Aujourd'hui il les pense vraiment. Il est envahi par un calme total alors que pour la toute première fois de sa vie, il fait réellement son métier.

"Je ressens sa présence. Surtout restez bien derrière moi."




"AAH! AAAAAH! OU JE SUIS!" Francis se relève en hurlant comme un cochon qu'on égorge. L'endroit où il se trouve n'a rien d'effrayant, c'est un grand couloir carrelé et blanc qui pourrait appartenir à un hôpital. Mais s'y rendre le temps d'un clignement d'yeux alors qu'il était en train de se faire tirer dessus, c'est très perturbant. La présence d'une créature à ailes de chauves souris, d'un chat parlant et du monstre qu'il ne voit normalement que lorsqu'il hallucine n'a rien pour le rassurer. Ni les autres reptiles qui passent en marchant rapidement sans lui prêter plus d'attention.

La démone lui tapote le dos et essaye de le calmer. "Tout vas bien, vous me reconnaissez monsieur Francis? Personne ici ne vous veut le moindre mal."

Il porte la main à son front et vérifie qu'elle n'est pas couverte de sang. "Je suis mort, c'est ça?"

"Non, vous êtes en parfaite santé. Ou tout du moins, en aussi bonne santé que vous l'avez toujours été."

"Je suis en train d'halluciner alors?"

Ça parait plus simple que de lui expliquer la vérité, alors elle hoche la tête. "Voila, c'est bien ça. Vous avez un peu trop abusé du whisky cette fois ci monsieur Francis. Mais le temps que vous vous remettiez et nous vous ramènerons chez vous."

"Ça ne se passe pas du tout comme ça d'habitude." Il n'est qu'a moitié satisfait et pas du tout rassuré mais on lui parle gentiment et on lui promet de revenir chez lui. La panique retombe.

"Nous sommes à l'hôpital?" Ça lui est déjà arrivé une ou deux fois après des cuites mémorables, mais les infirmières étaient plus mignonnes alors.

C'est le chat qui réponds. "Non, nous sommes aux départs d'invocations. On n'est pas très loin de la salle d'où je suis arrivé. A propos je serais pour dégager rapidement: ça n'est pas réglementaire un humain ici, plus vite on le remettra chez lui et mieux ce sera."

La démone est tout à fait d'accord, et il y a du chemin à faire pour rejoindre l'entrée de la boutique de l'antiquaire d'ici. Mais elle doit s'occuper de ses marchandises en priorité. Le chat comprends ce qui se passe dans sa tête à sa mine pensive. C'est une bonne opportunité pour l'impressionner. "Je connaît bien tout le monde ici, je peut t'arranger la mise en consigne de tes marchandises si tu veut."

"Ça me convient très bien, merci. Pendant ce temps je vais ramener mon antiquaire chez lui."


Smörk n'est pas du tout content de cet arrangement. Il s'interpose sur le chemin de la démone. "Et les humains? Ils se débrouillent entre eux?"

"Absolument. C'est la chose la plus raisonnable à faire: chacun chez soit et à chacun ses problèmes."

Le chat renchérit. "De toutes façons avec le troisième monde qui arrive, ça ne sera pas long. Je préfère être ici."

Smörk est abasourdi, mais se remet sans attendre. "Une créature du troisième monde? C'est ce qui est en train de se tramer?" Il regarde le chat... "Tu réalise que pour aller chez les humains, ça vas passer par ici?" ...puis la démone. "Et toi qu'après un coup comme ça la ville sera mise en quarantaine et que tes importations seront bloquées pour les prochaines années?"

Les deux autres se regardent en grimaçant, il viens de marquer des points. Elle romps le silence en premier. "Et tu nous propose quelle alternative?"

"Bleu, tu connaît ce bloc: débrouille toi comme tu veut mais fais le évacuer fissa. Garde Francis à l'abri avec toi mais ne l'éloigne pas trop, nous en aurons besoin pour rentrer et sortir."

"Mmm... Ok... Et les marchandises?"

"Francis a plein de bras, l'exercice lui fera du bien."

Francis n'est pas emballé par l'idée mais les bestioles n'ont pas l'air du tout de plaisanter. Il ignore ce qui se passe exactement, mais ça n'a pas l'air bon du tout alors il préfère garder un profil bas.

Smörk se retourne vers la démone.

"Toi tu es la plus forte d'entre nous. Il est peut-être encore temps d'arrêter cette folie avant l'arrivée du troisième monde, si tu voit ce que je veut dire."

"Éliminer l'humain qui conduisait la voiture. Et toi?"

"Je rappelle à de vieux amis à moi de Défense et Sécurité qu'ils me doivent un service, on en aura besoin si tu n'est pas assez rapide. Philippe est doué, il pourra gagner du temps pour nous mais pas détruire un troisième monde."

"Oh, tu as donc suffisamment de relations pour nous dégoter des légionnaires sans ébruiter l'affaire?"

"Les relations, c'est mon travail. Mais je te préviens, si jamais Philippe meurt aujourd'hui, ne compte pas sur ma discrétion."




Dans la cave, Benjamin finit son incantation au milieu du pentacle qu'il a pris soin de refermer. Ce sera sa seule protection face au visiteur qu'il attends, mais la chose affamée ne devrait pas s'attarder sur lui alors qu'il y a de la viande vivante plus facile à atteindre en haut de l'escalier. Il sent une vibration profonde dans l'air. Cette invocation est autrement plus impressionnante que celle du chat: tout le mur du fond de la pièce est en train de noircir et d'onduler comme la surface d'une mer. Des rides le parcourent lentement alors qu'il perds de sa substance pour devenir un trou abyssal. La première preuve physique que ce n'est pas qu'une illusion est un vent glacé qui souffle les bougies. Il se retrouve dans l'obscurité et dans le silence.

Les secondes s'écoulent, elles paraissent très longues. Il sent sa propre sueur couler dans son dos. Il est trop tard pour vérifier que le pentacle est parfait et ininterrompu. Il ne doit pas faire le moindre geste, de peur d'en sortir même partiellement. Il est possible qu'il ne soit déjà plus seul.

Il était seul. Il le sait à présent car il sent la présence loin dans les profondeurs de ce qui fut un mur. Une boule de peur et d'agressivité. Il ignorait que la peur puisse être une sensation localisée et pourtant... Elle est là, et elle est puissante. Elle se rapproche. Ça le voit et il sait, sans pouvoir dire comment, qu'il est comme une lumière au bout du tunnel pour lui, ou eux. Ça a une fin dévorante, depuis et pour toujours. Ça le hait plus fort qu'il n'a jamais été haï avant. C'est primal, irraisonné, élémentaire... de la pure puissance magique brute. Il commence à réaliser que c'est plus énorme que ce dont il avait rêvé. Trop gros pour qu'il puisse le contrôler. La peur n'est plus seulement un objet extérieur qui se jette sur lui mais le pénètre et le glace. Il veut crier mais n'y parviens pas, sa bouche est trop sèche et son souffle trop court, mais surtout il n'ose pas se rendre encore plus visible, l'attirer ou le provoquer.


Ça butte derrière le mur. Le choc envoi comme une vague de puissance hostile qui éclabousse toute la pièce. Ça n'est pas passé, quelque-chose d'imprévu s'est produit. Ça hésite, désireux de continuer mais intéressé par l'endroit où c'est resté coincé. Benjamin comprends que ses démons ont réussi à lui échapper d'une façon ou d'une autre. Le trajet entre les trois mondes est incomplet sans leur matière et la créature va rester enfermée chez eux.

Il hésite entre le goût amer de la défaite et le soulagement. Mais même si ça reste dehors, rien n'est finit. Il a tué un homme et envoyé un monstre chez les démons: les deux mondes voudrons se venger. Il reprends prise: il n'a pas fait tout ça et perdu toutes ces années pour s'effondrer aussi près de la victoire. Il existe un moyen de provoquer la chose assez pour qu'elle force le passage par ses propres moyens.

Benjamin fais un grand pas en avant et sort du pentacle, bras tendus. Il compte ses pas jusqu'au mur, car il devra refaire exactement la même distance en sens inverse pour se mettre à l'abris s'il réussit. Cinq pas plus tard, ses doigts s'enfoncent dans une gelée brûlante. C'est ici.

"Viens me chercher, saloperie! Je suis là, juste là a ta portée! Allez, viens!"

La chose focalise toute son attention prédatrice sur lui à nouveau. Benjamin viens de gagner, mais ce qu'il ignore c'est que lors de son premier pas il a marché sur un des symboles du pentacle et l'a abîmé.

Sans aucune cachette où se réfugier, Benjamin meurt. Et ensuite il se met à remonter l'escalier.




Ça gratte derrière la porte et ensuite le verrou commence à tourner très très lentement.

Michael est toujours blanc. "Est-ce que c'est Benjamin?"

"Plus maintenant. Votre frère est mort, et son âme aussi. Est-ce que vous connaissez des prières?"

Les deux frères hochent la tête, Bartholomé se racle la gorge. "Quel sorte de prière serait... appropriée?"

"N'importe-quoi tant que vous croyez sincèrement en sa puissance protectrice. Nous allons faire mur pour l'empêcher de sortir d'ici et j'ai besoin de toute la puissance que vous pourrez m'apporter."

Les deux hommes sont les derniers membres d'une secte, manipulés et contrôlés pendant des années par un sorcier: croire en des choses, c'est ce qu'ils font le mieux. Ils s'agenouillent tous les deux et répètent les mantras très simple qu'Apocrastiphol leur a appris au début de leur initiation. La force magique dégagée est surprenante pour une poignée de syllabes prises au hasard créée dans le seul but d'abrutir les nouveaux adeptes.

Philippe lui s'accroche à l'espoir que Smörk soit encore en vie, à l'aboutissement de sa carrière après des années de charlatanisme, à la fierté de sa famille, à ces vieux messieurs un peu fous mais pas si méchants qu'il est le seul à pouvoir protéger d'une horreur sans nom... et à tout son enseignement médiumnique qui lui revient en bloc. Il ne dit rien ni ne fait aucun geste. Il n'a pas besoin d'un support comme une formule magique pour sa concentration: il appuie directement sur la chose derrière la porte. Il pèse sur elle sans penser à rien.


Des hoquets et des gargouillements se font entendre de l'autre côté du panneau en bois. Le monstre accuse le coup mais il réussit à ouvrir le verrou. La porte commence à s'ouvrir en grinçant.

"Fermez les yeux. Quoi qu'il arrive, quoi que vous entendiez, ne les rouvrez pas et n'arrêtez pas de prier."

Les deux hommes obéissent, Michael se couvrant les oreilles de ses mains. Les malheureux sont complètement paniqués, mais ils ne s'évanouiront pas: Philippe sait estimer ces choses là maintenant, avec toute l'expérience qu'il a à effrayer les gens lui-même.

La chose dans Benjamin le dévisage en grimaçant et en grinçant des dents. Elle reste fixe, à moins d'un mètre de lui en essayant d'envoyer des tentacules de peur vers les frères. Il bloque les attaques invisible de son propre corps. Ça le transperce de froid et fais convulser ses muscles mais il ne recule pas. Il sent l'adrénaline couler en lui, son coeur qui bat la chamade et ses intestins se tordre mais, si le physique bronche, l'esprit ne se laisse pas atteindre.

Philippe est réaliste, il se rends compte que ses chances de gagner ce combat sont faibles... mais il n'a pas peur. La douleur manque de le tordre en deux, il l'utilise comme un ancrage sur la réalité et s'appuie dessus pour pousser encore plus fort sur son ennemi. Du sang commence à dégouliner de son nez, mais ça bronche une nouvelle fois.

La tète de la chose s'incline, comme repoussée en arrière. Ses mains s'ouvrent et se ferment. Ça gémis en envoyant des gouttes de bave vers le médium.

Philippe fatigue, il dépense son énergie sans compter. Mais il tiens bon et le temps joue pour lui: alors que la chose ne parvient pas à passer son barrage, les deux frères sont en train de reprendre confiance. Michael répète ses syllabes avec application, les détachant bien les unes des autres. Bartholomé lui martèle, de plus en plus fort, de plus en plus agressif. Un muscle près de l'oeil de la chose se met à battre en rythme avec le mantra.


C'est en train de perdre. Ça s'incline en avant comme si ça marchait en lutant contre le vent, dans une position qui défie les lois de la gravité. Ça vas bientôt glisser en arrière et perdre prise... mais ça a encore des ressources. Le corps hôte est devenu un poids, la chose décide de le transcender et de le façonner à ses besoins.

Feu Benjamin se tords et se gonfle, la peau se détachant des couches inférieures ici et là. Les os et les tendons craquent, de nouvelles structures se forment à l'intérieur. Avec un bruit écoeurant il se déchire en deux pour laisser sortir un magmas noirâtre et frémissant.

Les choses sérieuses commencent. Le bruit terrifiant à brisé la confiance naissante des deux frères.




La démone est revenue là où elle était arrivée à moto. Il y a une voiture ici, pleine de l'odeur de Philippe et d'une autre fragrance chimique. Il a laissé son manteau sur le capot, sans doute pour être plus libre de ses mouvements. Elle prends un instant pour fouiller le vêtement, au cas où il aurait oublié un objet utile. Bien lui en prends, elle récupère un appareil photo jetable qui contient encore trois poses.

C'est une arme dérisoire face à un troisième monde, mais ça peut faire toute la différence si elle arrive pendant la cérémonie d'invocation. Elle ignore qu'elle a déjà fait la différence, dans le mauvais sens, en emmenant des objets de l'église dans son monde avant de revenir sur terre: d'une façon différente de celle prévue par Benjamin, elle à créé un pont la où lui avait échoué.

Où sont passés les humains? Et au fait, combien de temps a-t-elle perdu dans le portail? Car cette fois le passage a été plus difficile. Francis est un excellent passeur, il continue à assurer sa fonction même depuis le monde des démons, mais c'est plus difficile. Elle espère que ce contre-temps ne sera pas fatal.

Elle s'élance vers l'église.


C'est trop tard. Et ce n'est pas beau à voir. La chose visqueuse s'étends sur les murs, les colonisant de vaisseaux sanguins et de bubons pulsants. Elle contourne a distance les trois humains restants pour essayer de les englober. Le médium est à bout de force et il chancelle, proche de l'évanouissement. C'est déjà incroyable qu'il ait tenu jusque là. Elle comprends que Smörk puisse avoir du respect pour lui.

Les deux frères s'en tirent honorablement eux aussi, mais ils ne vont plus tarder à sombrer dans la terreur. Ça sent le roussi pour son investissement. La tentation de prendre la fuite la prends, mais le familier ne pardonnerait jamais ça et s'il raconte tout ce qui s'est passé dans ce monde ces derniers jours c'est la fin de son commerce. Le commerce c'est son oxygène, le travail de toute une vie. Ça n'arrivera pas.

Elle s'avance entre les deux moines et annonce a voix haute. "Je suis Mezmeroth le tout puissant et ce monde est mien: Vous me l'avez vendu a moi, et pas à cette chose immonde!"

Les deux frères sursautent, mais ils y croient. Ils ont brisé la trêve, à grand prix, l'arch-démon dont leur gourou leur a tant parlé, l'Ennemi, le Némésis, est là à leur côté pour affronter ce que Benjamin a invoqué.

Leur certitude frappe la chose de plein fouet. Il y a une explosion de morve noire tout autour et un fort grésillement. Avec beaucoup de fumée, les tentacules qui tentaient de les emprisonner se retirent et la chose se recroqueville sur son noyau.

Ça a été surpris mais ça vas se remettre très vite. Le bluff pour gagner de précieuses secondes ne fonctionnera qu'une seule fois.

"Levez vous et courrez! Sauvez vous, je prends le relais!"

Les frères ne se le font pas dire deux fois et décampent. Privé de son soutiens, Philippe s'effondre mais elle le rattrape par les épaules et le traîne en arrière. La chose se réveille et recommence à s'étendre très rapidement, mais elle parvient presque à extraire le médium de l'église. Presque.

Une vague de terreur la fait rouler en arrière et manque de l'assommer. L'attaque à maintenant une nette dimension physique. La chose dirige sa haine et son rejet sur elle et, avant qu'elle n'ai pu se relever, elle glisse hors de ce monde. Elle a été révoquée. L'appareil photo retombe quelques mètres plus loin et se brise sous le choc.


Philippe reste étendu sur le sol, évanouis. Son sang continue à se déverser sous lui. La pression horrible dans sa tête à été libérée lorsque le combat a été interrompu et que l'ennemi a été distrait. Il récupère un peu. Il rouvre les yeux avec peine... est-ce que c'est terminé? Est-ce qu'il a gagné? Tout est flou et sombre. Trop sombre, c'est comme si un gros nuage noir cachait le soleil.

Il cligne des yeux et essaye de se relever. Il est trop faible et ne parvient qu'à se redresser un peu. C'est suffisant pour le voir: c'est toujours vivant, maintenant énorme. Ça a des yeux et des dents et ça le regarde depuis les murs et le plafond. Ça rampe péniblement vers lui, impatient de l'atteindre avant d'avoir finit de grossir. Il va mourir, il ne peut plus rien faire.

Il tourne la tête pour voir le monde une dernière fois par la porte ouverte avant d'être dévoré par les ténèbres.

Mais un obstacle lui bouche la vue.

Un autre monstre le contemple. Il est aussi glacial, il dégage autant de peur et d'agressivité que la chose mais d'un style différent: ordonné, discipliné, incisif. Sa concentration transperce le médium mais ne le blesse pas. C'est humanoïde pour autant qu'il puisse en juger malgré l'armure. Une sorte de chevalier médiéval de plus de deux mètres de haut couvert d'acier plus épais que le doigt, de clous et de pointes. Le bruit rauque et puissant de sa respiration ne saurait être produit par un humain et aucun homme ne pourrait soulever l'épée colossale qu'il tient dans une seule main.

Il incline la tête à un angle improbable et émet un seul mot. "Bouge."

Tous les instincts de Philippe lui hurlent de s'enfuir, la créature irradie l'hostilité... mais c'est dans sa nature. La logique du médium lui ordonne autre chose alors qu'il crois reconnaître un démon légionnaire du cercle S&D. Il rampe vers lui aussi vite qu'il peut.

La créature lève un pied immense et Philippe ferme les yeux en s'attendant à ce qu'il s'abatte pour lui broyer le crâne. Il est enjambé et le pied vas briser deux lames de parquet sous son poids. L'épée est brandie et, dans un mugissement barbare, tranche net dans une masse de chairs noires et à travers la pierre du mur qui se trouvait derrière. Philippe s'évanouit à nouveau.




Philippe se réveille dans une grande pièce blanche, deux vieux messieurs à son chevet.

Michael est très excité. "Nous l'avons vu, la créature des légions... il était énorme!" Il jubile.

"Mmmphh... très bien, merci. Et vous?" Fais un médium sarcastique qui souffre d'un mal de tête atroce.

Bartholomé lui sourie avec sympathie. "Allons mon frère, ne le fatiguez pas. Vous voyez bien qu'il est encore épuisé."

"Merci. Comment les choses se sont-elles terminées?"

"Le... chevalier à repoussé la chose jusque dans la cave. C'est du moins ce que nous pensons: leur combat à totalement détruit notre église. Ces pauvres messieurs de la police ont bien du mal à comprendre ce qui s'est passé."

"Je suis navré de l'entendre."

"Oh, ce n'est pas grave. Nous avons décidé de changer de vie... revoir nos familles, nous reposer après tout ça."

Le médium ne sait pas que les deux hommes prévoyaient de se suicider il y a une semaine... mais se sont réveillés à l'hôpital le lendemain de l'apocalypse prévue et ont du revoir leur système de pensée. La mort de Benjamin les a libéré aussi. Tout ça est très nouveau et ils s'appellent encore "frère", mais le temps de la secte est révolu pour eux.

Malgré son ignorance, il sent bien au ton de la voix de son interlocuteur qu'il vit une grande émotion.

"Je... J'espère que tout ira bien pour vous, vous avez tout perdu?"

"Oui. Hum... quelqu'un nous a tout pris, mais la leçon valait bien son prix. Ma petite fille vas nous héberger le temps de retomber sur nos pieds."

"Oh."

Il y a un long silence. Il fait le point sur tout ça.

Michael brise le silence. "Vous avez fait une rupture d'anévrisme. Là." Il tapote sa tempe gauche. "Mais vous avez eu de la chance et il n'y aura pas de séquelles à part une vilaine cicatrice de l'opération." Philippe touche sa tête et sent un bandage. "Ils vont vous garder encore un peu en observation, mais le plus dur est passé. C'est le pè... C'est Bartholomé qui vous a porté jusqu'à l'hôpital. Une heure de plus et vous étiez mort."

"Euh... je vous remercie. Vraiment."

Bartholomé secoue la tête. "C'est naturel. Disons que nous sommes quittes. Ahem... Il ne faut pas que nous restions trop longtemps, vous devez vous reposer. Nous allons partir mais nous reviendrons vous voir régulièrement. Remettez vous vite! Et..." Il regarde aux alentours d'un air de conspirateur et tends un photo au médium. "C'est pour vous."


Les deux hommes sont parti et Philippe regarde toujours la photo bêtement sans comprendre. L'image est presque blanche, comme si la pellicule avait été exposée à un rayonnement avant son développement. Une étiquette du photographe indique "Non payée". A force de plisser les yeux, il finit par la reconnaître: c'est l'image d'un démon en masque à gaz qui cabotine sur un évier.

Derrière il y a un message de Smörk.

Totalement rassuré, Philippe se rendors du sommeil du juste.




Francis est de retours dans le réduit obscur de son magasin. Avec en plus une porte qui ne ferme plus. Il a fallu du temps pour réussir à le révoquer du monde des démons et il vient de vivre la semaine la plus troublante de sa vie. Il a vu et senti une chose horrible passer par là-bas, et elle l'a vue aussi. Heureusement une décade de légionnaires, eux aussi horribles, ont détruit la chose.

Le chat lui a expliqué que ça devait être fait là où ils étaient parce-qu'ils ne pouvaient pas envoyer plus d'un légionnaire dans l'église. Pour des raisons obscures de diplomatie et de présence militaire clandestine en terrain étranger ami.

Il a vu plus de créatures incroyables en quelques jours que dans toutes les crises de délirium d'une vie et, même si elles se sont montrées aimables et inoffensives, c'était extrêmement perturbant.


Francis ignore qu'il a failli voir bien pire en devenant un passeur du troisième monde: son état de passeur, le temps qu'il est resté dans le monde des démons, être vu par la chose et frôlé lors d'un passage. Il s'en ai fallu de peu pour que le pont ne s'établisse. Heureusement pour tout le monde, il n'était pas tout à fait assez intégré au monde des démons pour que l'alchimie ne se fasse: il lui manquait juste d'avoir un petit quelque-chose de démoniaque dans les veines.

En tout cas, après ça l'antiquaire a décidé d'arrêter de boire.

A partir de demain. Là il a trop besoin de réconfort et ce serait dommage de laisser ses réserves se perdre.

Il s'assoie dans son siège avec un énorme soupir, ouvre une bouteille de lait et se sert le premier verre d'une longue série. Il se sent enfin chez lui lorsque la chaleur envahis son oesophage, suivie de ce doux relâchement lorsque l'alcool d'origine contrôlée 100% démoniaque fais son chemin et diffuse gentiment dans sa circulation sanguine.


Une fois lancée, la magie trouve toujours un chemin.